Le patronat de la presse sénégalaise a dressé un tableau particulièrement sombre de la situation des entreprises de médias, lors de la rencontre entre le Premier ministre et les acteurs du secteur. Tout en saluant l’initiative du chef du Gouvernement, perçue comme un signe d’ouverture au dialogue, les représentants des entreprises de presse ont insisté sur l’urgence d’une réponse concrète de l’État face à une crise qu’ils jugent sans précédent. Selon eux, la situation a dépassé le stade des difficultés conjoncturelles pour devenir une menace directe à la survie de nombreux organes de presse et à la préservation de la souveraineté informationnelle du Sénégal.
Dès sa prise de parole, le porte-parole du patronat a tenu à rappeler que les médias ne pouvaient plus se contenter de déclarations d’intention. « La presse ne peut se satisfaire de bonnes intentions ou de promesses », a-t-il averti, soulignant que les professionnels attendent désormais des décisions précises, assorties de mesures immédiatement applicables. Il a également révélé que la décision de participer à cette rencontre avait été précédée d’une réunion particulièrement houleuse entre les membres du patronat, en raison notamment de la longueur de l’attente avant l’ouverture de discussions avec les autorités. Il a, par ailleurs, regretté l’absence d’invitation adressée à l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (APPEL).
Dans son intervention, le représentant du patronat a qualifié la situation actuelle de crise « inégalée », estimant qu’elle s’inscrit dans une période de fortes turbulences qui s’étend de 2020 à 2026. La pandémie de Covid-19 aurait constitué un premier choc majeur pour les entreprises de presse, avec une baisse moyenne de plus de 70 % de leur chiffre d’affaires, selon les chiffres avancés lors de la rencontre.
Malgré ces pertes considérables, les entreprises de médias affirment n’avoir bénéficié d’aucun soutien financier provenant du fonds de riposte contre le Covid-19, doté de 1 000 milliards de francs CFA. Pour le patronat, cette absence d’accompagnement a contribué à fragiliser davantage un secteur déjà confronté à la baisse des recettes publicitaires, aux difficultés de trésorerie et à la transformation des habitudes de consommation de l’information.
Les représentants des entreprises de presse ont ensuite vivement critiqué la politique menée à l’égard du secteur durant les deux premières années du gouvernement issu de la troisième alternance politique. Ils dénoncent ce qu’ils considèrent comme une volonté d’« exterminer la presse privée », une accusation grave qui traduit, selon eux, l’ampleur des tensions entre les pouvoirs publics et les médias.
Parmi les principaux griefs figurent le blocage du Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP) pour l’année 2024, les conditions de répartition de l’enveloppe de 2025, jugées inéquitables, ainsi que le non-paiement de créances dues aux entreprises privées de presse. Le patronat déplore également la résiliation unilatérale de conventions et de contrats publicitaires par l’ancien Premier ministre, une décision qui aurait privé plusieurs médias de ressources financières importantes.
À ces difficultés s’ajoutent, selon les professionnels, une pression fiscale devenue difficilement supportable et l’augmentation du coût de la télévision numérique terrestre (TNT). L’accumulation de ces contraintes aurait considérablement réduit les marges de manœuvre des entreprises, compromettant leur capacité à honorer leurs engagements financiers et à maintenir leurs activités.
Pour illustrer la gravité de la situation, le patronat estime que le secteur ne se trouve plus simplement en crise, mais dans un état de dégradation avancée qu’il décrit comme un « état de putréfaction ». Derrière cette formule particulièrement dure, les représentants des médias évoquent une succession de conséquences économiques et sociales qui touchent directement les entreprises, les journalistes et les autres professionnels du secteur.
Plusieurs organes de presse auraient déjà cessé leurs activités, tandis que des centaines de cadres et de travailleurs auraient perdu leur emploi. Les recrutements de jeunes professionnels sont également gelés dans de nombreuses structures, alors que d’autres entreprises ont été contraintes de procéder à des licenciements économiques pour tenter de limiter leurs pertes.
Les conditions de travail et de rémunération constituent une autre source majeure d’inquiétude. Le patronat fait état d’arriérés de salaires pouvant dépasser une année dans certaines entreprises, ainsi que de l’absence de versement de cotisations sociales destinées à garantir les droits à la retraite des travailleurs. Une situation qui plonge de nombreux professionnels dans une précarité durable, avec des répercussions sur leurs familles et leur avenir.
Le représentant du patronat a également évoqué des conséquences humaines particulièrement préoccupantes, notamment des familles fragilisées, des enfants déscolarisés et des décès de travailleurs des médias qu’il estime liés à l’absence de couverture médicale. Ces affirmations témoignent, selon les acteurs du secteur, de l’urgence d’un dispositif de soutien qui ne se limite pas aux entreprises, mais prenne également en compte les conditions sociales des personnes qui y travaillent.
Au regard de cette dégradation, le patronat redoute la disparition d’une partie importante de la presse nationale, dont il considère que le processus est déjà engagé. Pour les professionnels, la multiplication des fermetures et la perte de compétences risquent d’affaiblir durablement le paysage médiatique sénégalais, avec des conséquences qui pourraient dépasser le seul cadre économique.
Au-delà du sort des entreprises de presse et de leurs employés, les représentants du patronat ont tenu à attirer l’attention du Gouvernement sur les enjeux démocratiques et stratégiques liés à la survie des médias nationaux.
Selon eux, l’affaiblissement de la presse sénégalaise menace directement la souveraineté informationnelle du pays. Ils estiment qu’un paysage médiatique privé de moyens suffisants devient plus vulnérable face aux campagnes de désinformation, aux manipulations attribuées à des puissances étrangères et aux phénomènes d’acculturation des populations.
Le patronat a ainsi rappelé le rôle joué par les médias dans les différentes alternances politiques au Sénégal, mais aussi dans la préservation de la stabilité sociale et la diffusion des politiques publiques. Il a notamment mis en avant leur contribution aux campagnes de sensibilisation et de lutte contre les épidémies, dont Ebola et la Covid-19.
À travers cet argumentaire, les entreprises de presse cherchent à démontrer que leur survie ne relève pas uniquement d’une revendication corporatiste. Elles considèrent qu’une presse économiquement viable constitue également un instrument essentiel de la vie démocratique, de l’information des citoyens et de la cohésion nationale.
Face à l’ampleur des difficultés exposées, les représentants des entreprises de presse ont demandé une audience avec le chef du Gouvernement afin d’examiner en profondeur les mesures à prendre. À leurs yeux, la rencontre avec les acteurs des médias ne saurait dépasser le stade d’une première prise de contact.
Le patronat considère en effet que l’ordre du jour proposé ne permet pas d’aborder de manière suffisamment approfondie l’ensemble des préoccupations du secteur. Il plaide pour l’organisation de rencontres techniques avec les différents démembrements de l’État concernés, afin d’identifier les blocages, d’évaluer les créances en souffrance et de définir des mécanismes de soutien adaptés aux réalités des entreprises.
L’objectif serait notamment de parvenir à des solutions sur le financement du secteur, les dettes dues aux médias, la fiscalité, les contrats publicitaires et les conditions d’accès au Fonds d’appui et de développement de la presse. Pour les professionnels, ces questions nécessitent des échanges approfondis avec les administrations compétentes et ne peuvent être réglées par de simples engagements de principe.
La question de la régulation des médias a également été soulevée. Le patronat a rappelé que la proposition de loi portée à l’initiative du Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (CDEPS) avait été rejetée par le Conseil constitutionnel. Il estime, dans ce contexte, qu’une nouvelle démarche doit nécessairement passer par une concertation avec les acteurs des médias et les organisations de la société civile, afin de construire un cadre de régulation consensuel et conforme aux exigences constitutionnelles.
Au terme de son intervention, le patronat a réaffirmé que les professionnels attendaient désormais des décisions traduisant une volonté politique clairement assumée. Pour les entreprises de médias, l’enjeu est de mettre fin à l’incertitude, de restaurer leur capacité financière et de préserver les emplois menacés.
Le dialogue engagé avec le Premier ministre constitue, à leurs yeux, une occasion de renouer les échanges avec les autorités et d’ouvrir la voie à des solutions durables. Mais cette démarche ne produira des résultats que si elle débouche sur des mesures concrètes, un calendrier précis et un suivi effectif des engagements pris.
Dans un secteur confronté à la fermeture de médias, à la précarisation des travailleurs et à l’érosion de ses ressources, le patronat estime que le temps des simples promesses est révolu. Son avertissement se veut sans ambiguïté : la survie des entreprises de presse conditionne aussi la capacité du Sénégal à disposer d’un système d’information pluraliste, crédible et indépendant.






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