Le Cameroun retient son souffle. Quarante-deux ans après son accession au pouvoir, Paul Biya, 92 ans, pourrait avoir essuyé sa première véritable défaite électorale. C’est du moins ce qu’affirme le mouvement Union pour le Changement 2025, selon lequel les « tendances lourdes » issues du scrutin présidentiel du 12 octobre 2025 placeraient Issa Tchiroma Bakary largement en tête, avec entre 60 et 80 % des voix. Une annonce choc qui secoue un pays habitué à des résultats verrouillés, où le chef de l’État n’a jamais connu de revers électoral depuis 1982.
Un séisme politique en gestation
« Le peuple a parlé, il faut respecter sa volonté », a lancé, d’un ton solennel, le porte-parole de l’Union pour le Changement 2025 lors d’une conférence de presse organisée à Yaoundé. Selon cette formation, les compilations internes des procès-verbaux en provenance de plusieurs bureaux de vote du Nord, de l’Extrême-Nord et du Centre confirment une avance « incontestable » d’Issa Tchiroma Bakary.
Pour l’heure, aucune institution officielle n’a confirmé ces résultats. Le Conseil constitutionnel, seul organe habilité à proclamer les résultats définitifs, n’a émis aucun communiqué. Mais la seule perspective d’une défaite de Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies, a déclenché une onde de choc sur la scène politique et sur les réseaux sociaux, où le mot-clé #PrésidentielleCameroun est devenu viral.
Depuis 1992, chaque élection présidentielle camerounaise a été marquée par des contestations, souvent étouffées avant qu’elles ne prennent de l’ampleur. L’opposition a régulièrement dénoncé des fraudes massives et une absence totale de transparence dans la gestion du processus électoral. En 2018, Paul Biya avait été réélu avec plus de 71 % des voix, un score contesté par plusieurs observateurs, mais finalement entériné par le Conseil constitutionnel. Le chef de l’État, souvent qualifié de « sphinx d’Etoudi », a toujours défendu la légitimité de ses victoires en invoquant la stabilité et la continuité comme piliers de son règne.
Un contexte inédit de lassitude et de rupture
Cette fois, le contexte politique, social et économique semble bien différent. À 92 ans, Paul Biya incarne pour beaucoup un système à bout de souffle. Le pays, fragilisé par une crise économique persistante, un chômage endémique et des tensions sécuritaires dans plusieurs régions, semble mûr pour le changement.
La jeunesse camerounaise, de plus en plus connectée et politisée, exprime ouvertement son ras-le-bol d’un régime jugé déconnecté des réalités quotidiennes. Dans les rues de Douala, Maroua ou Garoua, les discussions tournent désormais autour d’une question centrale : le Cameroun est-il enfin à l’aube d’une alternance démocratique ?
Issa Tchiroma Bakary, de loyaliste à prétendant
Figure familière du paysage politique, Issa Tchiroma Bakary n’est pas un novice. Ancien ministre de la Communication et proche collaborateur de Paul Biya, il a longtemps défendu le régime avant de s’en éloigner, dénonçant une gouvernance qu’il jugeait « figée » et « hors du temps ».
Sa candidature, considérée comme audacieuse au départ, a progressivement gagné en crédibilité. Portée par une coalition hétéroclite mêlant mouvements civiques, partis réformistes et anciens cadres du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), elle a su fédérer au-delà des clivages régionaux et partisans.
Son discours, à mi-chemin entre expérience d’État et promesse de renouveau, a trouvé un écho particulier dans le Nord, son bastion politique, mais aussi auprès d’une frange urbaine en quête d’alternative.
Une alternance encore incertaine
Malgré l’enthousiasme suscité par ces « tendances », la prudence reste de mise. Au Cameroun, la proclamation des résultats électoraux est un processus hautement politique, souvent opaque, où la vérité des urnes ne coïncide pas toujours avec la vérité officielle. Le Conseil constitutionnel, réputé proche du pouvoir, détient la clé de l’issue du scrutin.
Si la victoire d’Issa Tchiroma Bakary venait à être confirmée, elle mettrait fin à plus de quarante ans de règne sans partage de Paul Biya, l’un des plus anciens dirigeants au monde encore en exercice. Ce serait un tournant historique pour le Cameroun et, plus largement, pour l’Afrique centrale, longtemps dominée par des régimes autoritaires et immuables.
Mais dans un pays où la politique relève souvent du rapport de force plus que du verdict des urnes, beaucoup redoutent déjà des tensions postélectorales. Entre scepticisme, espoir et crainte, le Cameroun vit des heures décisives.
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