En juillet 2024, un protocole d’accord a été signé entre la société Holding Gueye SA, représentée par son administratrice générale Mame Diarra Gueye, et la Direction des Eaux, Forêts, Chasses et de la Conservation des Sols (DEFCCS). Cet accord autorise l’aménagement et l’exploitation d’une plateforme logistique de 115 hectares dans la forêt classée de Sébikhotane, au sud-ouest de Dakar. Officiellement, ce projet est présenté comme une initiative stratégique destinée à contribuer au désengorgement du Port autonome de Dakar, aujourd’hui saturé par l’intensité des mouvements de marchandises. Il prévoit la construction d’infrastructures modernes telles que des hangars de stockage, un hôtel pour chauffeurs, des bureaux de douane, une banque, une clinique et même une station d’essence, transformant ainsi une partie de la forêt classée en un véritable port sec privé.
Le protocole, approuvé par le ministre de l’Environnement et de la Transition écologique d’alors, le professeur Daouda Ngom, oblige Holding Gueye à financer annuellement la Brigade forestière de Sébikhotane à hauteur de quarante millions de francs CFA, à produire cinq mille plants destinés au reboisement et à participer à des opérations de cartographie et de préservation environnementale. En contrepartie, la DEFCCS a concédé à l’entreprise l’usage de l’assiette foncière pour une durée de vingt-cinq ans, une concession qui suscite depuis de vives polémiques.
La controverse a pris une nouvelle dimension le 4 août 2025, lorsque le directeur de cabinet du ministre de l’Environnement, Cheikh Sadibou Diop, a signé une autorisation exceptionnelle de démarrage des travaux préparatoires de terrassement. Cette décision est intervenue alors même que l’étude d’impact environnemental et social (EIES) n’était pas encore finalisée. Pour de nombreux observateurs, cette autorisation constitue une violation flagrante du Code forestier sénégalais, qui interdit toute exploitation en forêt classée sans un déclassement officiel par décret présidentiel.
Les populations riveraines ont aussitôt exprimé leur colère. Le 21 septembre 2025, un collectif d’usagers de la forêt classée de Sébikhotane a publié un communiqué dans lequel il rejette catégoriquement ce protocole, jugé illégal et dangereux. Les habitants dénoncent l’absence de consultation publique, rappelant qu’ils n’ont jamais été associés à un projet qui les concerne pourtant directement. Ils estiment que la construction de ce port sec est inutile dans la mesure où l’État développe déjà les ports de Sendou et de Ndayane, dotés de vastes réserves foncières prévues précisément pour désenclaver Dakar et renforcer les infrastructures logistiques. Pour eux, ce protocole ouvre surtout la voie à une privatisation progressive des forêts classées, avec le risque de voir se multiplier les attributions foncières au profit d’intérêts privés au détriment des communautés locales et de l’environnement.
Les accusations de corruption sont également au cœur de la contestation. Le collectif évoque des pratiques opaques au sein de l’administration territoriale, de la mairie de Diamniadio, de la direction des eaux et forêts et du ministère de l’Environnement. Selon les contestataires, l’attribution de ces 115 hectares à Holding Gueye illustre une stratégie récurrente de spoliation foncière maquillée sous couvert de protocoles administratifs.
La mobilisation s’est intensifiée avec l’entrée en scène du Collectif des exploitants des villages de Dougar, Gandoul et Ndoukhoura. Le 6 mai 2025, ce collectif a adressé une lettre ouverte au Président de la République. Dans ce courrier, signé par leur représentant Charles Justinien Thione, les habitants rappellent qu’ils avaient déjà formulé en 2018 puis en 2021 une demande de déclassement de 98 hectares de la forêt afin d’étendre leurs villages et de créer une zone d’activités locales génératrice d’emplois. Or, après confrontation des coordonnées géographiques, les 98 hectares sollicités se trouvent exactement sur l’assiette foncière de 115 hectares attribuée à Holding Gueye. Cette superposition signifie que les besoins vitaux en logement et en terres agricoles des populations entrent directement en conflit avec un projet privé à but lucratif.
La lettre met également en lumière des pratiques troublantes. Le ministre de l’Environnement aurait tenté d’associer un représentant de Holding Gueye à une audience officielle entre les exploitants et ses services, ce que le collectif a décliné. Quelques jours plus tard, l’administratrice générale de Holding Gueye SA a directement contacté les leaders villageois, après avoir obtenu leurs coordonnées via le ministère. Pour le collectif, ces méthodes démontrent une proximité inquiétante entre l’administration et l’entreprise, et confirment l’existence d’un traitement de faveur.
Au-delà de ces aspects, les exploitants dénoncent le fait que le protocole autorise une société privée à occuper une partie de la forêt classée pour y développer une activité lucrative indépendante pendant vingt-cinq ans. Ils soulignent que l’article 28 de la loi 2018-25 du 12 novembre 2018, invoqué pour justifier le protocole, ne peut pas primer sur l’article 11 de la même loi qui interdit toute exploitation régulière dans les forêts classées non aménagées. Pour eux, ce protocole est en réalité une attribution déguisée de terres publiques au profit d’une société privée, en violation de la législation et au détriment de l’intérêt général.
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