Crise de la dette au Sénégal : les risques pour l’espace civique, selon Civicus

La crise de la dette qui secoue actuellement le Sénégal pourrait compromettre les progrès récemment réalisés en matière de libertés civiles, avertit l’organisation Civicus. Selon les analystes, l’évolution de l’espace civique dépendra largement de la manière dont les autorités répondront aux éventuelles manifestations liées aux mesures économiques strictes mises en place pour stabiliser les finances publiques.

Nelson Baiye Mbu, analyste basé au Cameroun pour le Civicus Monitor, explique que l’espace civique du Sénégal avait été récemment reclassé de « réprimé » à « obstrué », reflétant une amélioration notable par rapport aux années précédentes. Cette progression avait été renforcée par la transition politique réussie du pays l’an dernier, ainsi que par l’instauration de mesures visant à tenir les responsables d’actes de violence lors de manifestations passées pour responsables. Ces initiatives avaient contribué à renforcer la confiance des citoyens dans le respect de leurs droits civiques et dans la capacité des institutions à garantir la sécurité et la liberté d’expression.

Cependant, cette situation reste fragile. Le Sénégal est confronté à une crise de la dette accentuée par la découverte, l’an dernier, de sept milliards de dollars de dettes cachées, héritées de l’ancienne administration. Cette révélation avait conduit le Fonds monétaire international (FMI) à suspendre un programme de financement de 1,8 milliard de dollars, obligeant le gouvernement à rechercher de nouvelles solutions pour stabiliser les finances publiques. Dans ce contexte, le Sénégal doit désormais adopter des mesures d’austérité, notamment la réduction du déficit budgétaire, qui devrait passer de 13,4 % du produit intérieur brut (PIB) en 2024 à 5,3 % en 2025.

Ces restrictions budgétaires, bien qu’essentielles pour la stabilité économique, risquent de provoquer des réactions de mécontentement dans la population, en particulier si elles affectent directement les conditions de vie des citoyens. Mbu souligne que les gouvernements soumis à de telles pressions peuvent considérer les manifestations comme des menaces et être tentés de restreindre le droit de réunion pacifique ou de réprimer les expressions de contestation. Il ajoute que les tensions politiques croissantes entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko pourraient également exacerber les risques de protestations ou de divisions politiques, fragilisant davantage l’espace civique.

L’analyse de Civicus s’inscrit dans un contexte plus large de suivi des libertés publiques en Afrique. Cette année, l’organisation a reclassé le Gabon de « réprimé » à « obstrué » après une transition démocratique pacifique, tandis que Madagascar a été rétrogradé de « obstrué » à « réprimé » à la suite d’une prise de pouvoir militaire en octobre. Le Soudan et le Burundi, quant à eux, sont désormais classés « fermés ».

L’alerte de Civicus souligne la vulnérabilité de l’espace civique au Sénégal face à la combinaison d’une crise économique, de mesures d’austérité strictes et de tensions politiques. Elle rappelle l’importance pour le gouvernement d’adopter des stratégies équilibrées qui tiennent compte à la fois des impératifs financiers et de la protection des droits fondamentaux, afin de préserver la confiance des citoyens et d’éviter une régression des libertés publiques.

« Libérer les voies de nos voix » : les défenseurs des droits humains mobilisés pour sauvegarder l’espace civique au Sénégal

À Dakar, ce mardi, Article 19 Sénégal et Afrique de l’Ouest a réuni plusieurs organisations de défense des droits humains autour d’un atelier de capitalisation du projet « Libérer les voies de nos voix : Contrer la répression de l’espace civique au Sénégal ». Lancé en réponse aux nombreuses atteintes aux libertés enregistrées entre mars 2021 et février 2024, ce projet visait à raviver l’engagement citoyen et à restaurer un climat propice à l’exercice des droits fondamentaux au Sénégal.

Financé à hauteur de 150 000 dollars par Open Society Africa (OSA-Sénégal), ce projet s’est déroulé sur une période de 19 mois. Il a permis de renforcer les capacités des acteurs de la société civile, des médias, et des défenseurs des droits humains, tout en documentant les violations de l’espace civique et en menant des actions de plaidoyer ciblées.

Lors de l’ouverture de l’atelier, Alfred Bulakali, directeur régional d’Article 19, a insisté sur la nécessité de faire le point avec les acteurs ayant porté le projet sur le terrain. Selon lui, cette rencontre permet de revenir sur les réussites, de tirer des leçons des défis rencontrés et de tracer les lignes d’action pour l’avenir. Il a salué l’implication d’organisations comme Amnesty Sénégal, la Raddho, Afriktiviste, la Ligue sénégalaise des droits humains, ainsi que plusieurs partenaires médiatiques.

Mateuw Mbaye, point focal du projet au sein d’Article 19, a quant à lui souligné l’impact du projet sur la résilience des forces vives de la démocratie. Il a rappelé que l’un des objectifs essentiels était de sauvegarder la démocratie et la culture du droit au Sénégal, dans un contexte marqué par des tensions politiques, des violences et des restrictions aux libertés.

Selon lui, les résultats enregistrés sont significatifs. Le projet a permis de renforcer le monitoring des droits humains, notamment en matière de liberté d’expression et de violence politique. Quatorze points focaux, formés dans différentes localités du pays, ont documenté les événements survenus, contribuant à la publication d’un rapport détaillé. Huit organisations de la société civile et des médias, dont Appel et Cored, ont bénéficié d’un appui direct, tout comme trente-quatre acteurs qui ont reçu des financements pour mener des actions de terrain.

Des rencontres avec les autorités, dont le ministre de la Justice, ont aussi permis d’aborder les aspects juridiques liés à la répression de l’espace civique. Ce dialogue, selon les organisateurs, a ouvert la voie à une meilleure compréhension des préoccupations des défenseurs des droits humains.

Parmi les leçons apprises de ce projet, les acteurs ont mis en avant la nécessité de concevoir des activités capables de s’adapter aux transitions politiques et aux situations d’urgence. L’approche a également été axée sur une réponse directe aux besoins des bénéficiaires, ce qui a renforcé l’ancrage des actions sur le terrain.

Enfin, les plateformes d’Article 19 et d’Amnesty International/Section Sénégal ont servi de relais puissants pour des campagnes de sensibilisation sur les droits humains. À travers des activités médiatiques, des formations et des actions de communication ciblées, ces campagnes ont permis d’élargir la portée du message et de mobiliser un large public.

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