Par Aly Saleh
L’onde de choc continue de secouer le football sénégalais. Par un communiqué officiel, la Fédération sénégalaise de football (FSF) a mis fin aux fonctions du sélectionneur national, Pape Thiaw, ainsi qu’à celles de l’ensemble de son staff technique. Propulsé à la tête des Lions de la Teranga pour assurer la délicate transition après l’ère Aliou Cissé, le technicien sénégalais n’aura pas survécu à une campagne de Coupe du monde jugée insuffisante par les instances fédérales.
Pourtant, derrière ce verdict sans appel, de nombreuses interrogations demeurent sur la gestion administrative et managériale de la sélection nationale. S’agit-il d’une sanction sportive logique ou Pape Thiaw a-t-il servi de fusible pour masquer les défaillances d’un système fédéral en crise ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous avons recueilli les analyses de deux observateurs avertis : Thierno Dramé, journaliste sportif à la RTS, et Mbaye Jacques Diop, ancien conseiller en communication au ministère des Sports et membre du Club des experts sportifs sénégalais. Plongée au cœur d’une transition qui semble avoir été mal maîtrisée.
Le poids des résultats face au verdict du terrain
Dans le microcosme du football sénégalais, le couperet est tombé sans véritable surprise.
Pour Thierno Dramé, l’issue était devenue inévitable : « Les résultats sportifs de cette Coupe du monde ont fait que Pape Thiaw était sur la sellette. Sur le plan sportif, cette décision est totalement justifiée. »
Un constat partagé par Mbaye Jacques Diop, qui rappelle que, dans le football, « il n’y a pas d’état d’âme ». Selon lui, au-delà des résultats, « la FSF et le public ne se reconnaissaient plus dans le projet de jeu », évoquant une équipe sans véritable identité, des insuffisances dans la gestion du groupe et une communication défaillante.
Le paradoxe réside toutefois dans les statistiques de Pape Thiaw. Avec 20 victoires en 29 matchs et un trophée continental, son bilan demeure largement positif.
Le journaliste de la RTS souligne d’ailleurs qu’à son arrivée, la qualification des Lions était loin d’être acquise. De son côté, Mbaye Jacques Diop reste pragmatique : « Un sélectionneur est jugé sur les résultats. Quand la dynamique n’y est plus et que l’équipe tourne au ralenti, la FSF doit trancher pour relancer la machine. »
Démission ou limogeage : la dignité face au piège contractuel
Pape Thiaw aurait-il dû prendre les devants en présentant sa démission ?
Thierno Dramé estime que le sélectionneur avait le droit de croire en sa capacité à redresser la situation. Mais il pointe surtout une anomalie majeure : « La plus grande injustice faite à Pape Thiaw, c’est d’avoir remporté la CAN et participé à la Coupe du monde sans contrat. »
Selon le journaliste, cette précarité administrative constitue l’un des symboles des dysfonctionnements ayant conduit à l’échec.
Interrogé sur cette situation, Mbaye Jacques Diop reconnaît que ce flou « fait désordre » et révèle que « l’urgence et l’à-peu-près ont pris le pas sur la rigueur administrative », conséquence, selon lui, d’un manque de coordination entre la FSF et le ministère des Sports.
Sur le plan personnel, il estime néanmoins que le technicien aurait dû partir de lui-même : « C’est une question de dignité. Partir avant qu’on vous pousse, c’est sortir la tête haute. Vous protégez votre légende. Dans le football moderne, lorsqu’un cycle arrive à son terme, le sélectionneur devrait rendre lui-même le tablier. » Il cite notamment les exemples de Gareth Southgate et de Joachim Löw.
Pape Thiaw, fusible idéal d’une gouvernance défaillante ?
C’est là que réside le cœur du débat : le sélectionneur est-il l’arbre qui cache la forêt ?
Pour Thierno Dramé, la Fédération s’est déchargée de ses responsabilités.
« C’est une décision prise pour faire de Pape Thiaw un bouc émissaire. La Fédération porte une grande part de responsabilité et aurait dû l’assumer, voire démissionner. »
Mbaye Jacques Diop partage cette lecture systémique.
« On vire le coach, mais on ne change pas le système. Couper l’arbuste ne règle pas le problème de la forêt. Dans six mois, nous aurons le même débat avec un autre sélectionneur. Nous avons un système défaillant qui broie nos entraîneurs, nos joueurs et nos ambitions. »
Pour lui, tant que la gouvernance du football sénégalais ne sera pas profondément réformée, les mêmes causes produiront les mêmes effets.
En mettant fin aux fonctions de Pape Thiaw et de son staff, la Fédération sénégalaise de football a choisi une solution radicale pour tourner une page difficile. Mais les révélations de Thierno Dramé sur l’absence de contrat formel et le réquisitoire de Mbaye Jacques Diop contre un système « à bout de souffle » montrent que les difficultés dépassent largement le seul cadre sportif.
Le football sénégalais se trouve aujourd’hui à un tournant. Les supporters attendent désormais un véritable bilan de cette campagne, qualifiée de « catastrophique à tous les niveaux » par Mbaye Jacques Diop. La FSF a limogé un sélectionneur ; reste désormais à savoir si elle aura le courage d’engager les réformes profondes que beaucoup jugent indispensables.
Aly Saleh