Un vaste réseau de détournement de prêts garantis par l’État a été mis au jour par la Section de recherches (Sr) de la gendarmerie de Dakar. L’affaire, révélée par le journal Libération, implique une mafia bien structurée qui a détourné des financements destinés à soutenir l’entreprenariat des jeunes dans le cadre du programme « Xëyu Ndaw Yi », piloté en partenariat avec le Fonds de garantie des investissements prioritaires (Fongip) et le Crédit mutuel du Sénégal (Cms).
Tout est parti d’une plainte déposée par l’Union des caisses du Crédit mutuel du Sénégal (Uccms), qui avait signé avec le Fongip une convention visant à faciliter l’accès au crédit pour les jeunes porteurs de projets. Mais derrière cette noble intention, certains individus ont mis en place un système mafieux basé sur l’utilisation de prête-noms.
Ces derniers, souvent issus de milieux vulnérables, remettaient leurs pièces d’identité sans se douter qu’un prêt serait contracté en leur nom. Dans plusieurs cas, ils ignoraient tout du montage et ne touchaient que des sommes dérisoires, alors que les montants perçus atteignaient des millions.
Au cœur du réseau, Abdou Mati Seck a fini par passer aux aveux, détaillant aux gendarmes le fonctionnement de cette fraude. Il utilisait des personnes de son entourage — y compris sa propre mère — comme prête-noms, après avoir collecté leurs documents d’identité. Une fois les fonds disponibles, il les accompagnait au retrait, avant de récupérer l’intégralité de la somme.
L’un des témoins, utilisé comme prête-nom, raconte : « À la sortie de l’agence, j’ai remis tout l’argent à Abdou Mati Seck. Ce n’est que plus tard, en audition, que j’ai appris qu’il avait perçu une commission de 6 millions de Fcfa ».
Le système a été étendu à d’autres complices, dont Ndèye Sarr, Marèma Niang et Ndoumbé Seck. Ces dernières ont confirmé, lors de leurs auditions, avoir remis des documents et participé au retrait des fonds, sans en percevoir la majeure partie. Les enquêteurs ont établi que ces « bénéficiaires » recevaient souvent entre 30.000 et 250.000 Fcfa, tandis que les organisateurs empochaient plusieurs millions.
Ndèye Sarr, par exemple, a avoué n’avoir perçu que 250.000 Fcfa sur un prêt de 3,6 millions contracté à son nom. Les fonds ont ensuite été remis à Ndiaw Kane, autre figure centrale de ce réseau, identifié comme l’homme-clé des signatures frauduleuses.
Convoqué par les enquêteurs, Ndiaw Kane a tenté de se dédouaner en désignant un autre complice présumé, El Hadji Dia, agent comptable à l’Université Assane Seck de Ziguinchor. Mais les réquisitions téléphoniques contredisent ses affirmations. Les relevés démontrent clairement sa présence à proximité des agences lors de plusieurs opérations frauduleuses.
L’enquête a révélé que ces manipulations de prêts se faisaient au détriment du programme étatique « Xëyu Ndaw Yi », conçu pour soutenir l’entreprenariat des jeunes. Selon les termes de la convention signée en 2021 entre le Fongip et le Cms, les financements devaient être octroyés dans le respect des normes bancaires, avec une possibilité pour le Cms de se rembourser via la garantie fournie par le Fongip en cas de défaut de paiement.
Or, les prêts accordés à des prête-noms, sans projet réel, ont été systématiquement détournés, les vrais bénéficiaires étant absents des dossiers.
À la suite de l’enquête de la Sr, Abdou Mati Seck, Ndiaw Kane, Ndèye Sarr, Marèma Niang et Ndoumbé Seck ont été déférés au parquet de Dakar. Ils sont poursuivis pour association de malfaiteurs, escroquerie, complicité d’escroquerie et détournement de fonds publics.