Le Dakarois Quotidien N°831 – 22/09/2026
Le Dakarois Sports N°831 – 22/09/2026
🔴 NÉCROLOGIE : L’ASC VILLE DE DAKAR ENDEUILLÉE, MOHAMED DIOUF EST DÉCÉDÉ
Le dossier Yakaar-Téranga continue de susciter des interrogations au Sénégal. Au centre de la controverse, une somme de 55 millions de dollars, soit près de 30 milliards de francs CFA, que le Premier ministre Al Amine Lô et le ministre du Pétrole et de l’Énergie Abdourahmane Diouf présentent comme une somme que l’État aurait pu recouvrer dans le cadre du retrait de Kosmos Energy. L’ancien directeur général de PETROSEN, Alioune Guèye, conteste cette lecture et affirme qu’il ne s’agissait pas d’une créance exigible. Au-delà de la bataille des chiffres, c’est désormais toute la chaîne de décision ayant conduit à la renonciation au contrat qui se retrouve au centre des interrogations.
L’affaire Yakaar-Téranga prend progressivement les allures d’un dossier majeur de gouvernance des ressources gazières du Sénégal. La controverse porte notamment sur les conditions de sortie de Kosmos Energy du bloc gazier offshore, sur les droits financiers éventuellement dus à l’État et sur les circonstances dans lesquelles PETROSEN a signé, avec la compagnie américaine, un accord de renonciation aux droits et intérêts liés au contrat.
Lors de sa Déclaration de politique générale, le 8 septembre dernier, le Premier ministre Al Amine Lô a relancé le débat en évoquant une somme de 55 millions de dollars, soit près de 30 milliards de francs CFA, que l’État aurait, selon lui, pu recouvrer à l’expiration du contrat liant Kosmos Energy à PETROSEN.
Cette déclaration a provoqué des réactions et ouvert une controverse avec l’ancien directeur général de PETROSEN, Alioune Guèye, qui conteste l’existence même d’une créance de ce montant au bénéfice de l’État.
Derrière cette divergence se trouve une question centrale : les 55 millions de dollars correspondaient-ils réellement à une somme que Kosmos devait verser au Sénégal, ou s’agissait-il d’un engagement minimum de dépenses prévu dans le cadre du contrat et dont la nature juridique ne permettait pas de l’assimiler automatiquement à une dette ?
Les documents relatifs à la renonciation constituent à cet égard une pièce importante du dossier. Dans une notification datée du 24 avril 2026, Kosmos Energy Investments Senegal Limited (KEISL), opérateur du bloc, informe le ministre de sa décision conjointe avec PETROSEN de renoncer à leurs droits et intérêts résultant du Contrat de recherche et de partage de production (CRPP) et de l’Accord d’association (JOA) relatifs au bloc Cayar Offshore Profond.
La compagnie demande également au ministre de renoncer à l’exigence de notification prévue au contrat et d’approuver la renonciation par arrêté avec effet immédiat.
L’accord signé deux jours auparavant, le 22 avril 2026, prévoit pour sa part que les parties décident de se retirer du CRPP et de céder le bloc à l’État, avec une prise d’effet fixée au 31 décembre 2025, sous réserve de la publication d’un arrêté ministériel.
Un élément de chronologie retient particulièrement l’attention. Selon le ministre Abdourahmane Diouf, le troisième contrat de Kosmos devait arriver à échéance le 31 juillet 2026. La renonciation a donc été signée environ treize semaines avant cette échéance.
Ce calendrier constitue l’une des principales interrogations soulevées aujourd’hui par les autorités. Pourquoi organiser une sortie anticipée alors que l’échéance contractuelle était relativement proche ? Quels intérêts économiques, techniques ou juridiques justifiaient cette accélération ? Et surtout, quelles conséquences financières cette décision pouvait-elle avoir pour l’État ?
L’accord du 22 avril apporte également un élément déterminant sur les modalités de sortie. Le document fait apparaître la signature de PETROSEN par son ancien directeur général, Alioune Guèye, aux côtés de celle de Kosmos Energy.
Il prévoit notamment que les deux parties renoncent à leurs droits dans le cadre du CRPP et du JOA « sans compensation ni rémunération ». Le texte indique également qu’à compter de l’entrée en vigueur de l’arrêté, les parties reconnaissent ne plus disposer de droits dans la zone contractuelle et sont libérées de leurs obligations continues.
Cette formulation nourrit directement la controverse sur les 55 millions de dollars.
Si cette somme constituait effectivement une indemnité ou une créance exigible au profit de l’État, il reste à déterminer sur quelle base PETROSEN a pu accepter une sortie sans compensation ni rémunération. À l’inverse, si le montant ne constituait pas une créance juridiquement exigible, il convient alors de préciser le fondement de l’affirmation selon laquelle le Sénégal pouvait récupérer ces 55 millions de dollars.
C’est précisément sur ce point que les lectures divergent.
Lors de sa Déclaration de politique générale, le Premier ministre Al Amine Lô a estimé que des indemnités pouvaient revenir à l’État à l’expiration normale du contrat en juillet 2026. Il a notamment interrogé la pertinence d’une reprise anticipée de l’actif alors que cette échéance était proche.
L’Agence de presse sénégalaise (APS) a rapporté que le Premier ministre avait évoqué des « manquements à corriger » dans la gestion du dossier.
Le ministre du Pétrole et de l’Énergie, Abdourahmane Diouf, a lui aussi demandé des explications sur les conditions dans lesquelles la renonciation a été conclue. Selon des déclarations rapportées par la presse, il soutient que le Sénégal ne devait rien à Kosmos et que la compagnie pouvait, au contraire, être redevable d’environ 30 milliards de francs CFA à l’État.
Le ministre s’interroge également sur la portée exacte du caractère « conjoint » de la renonciation. Selon son analyse, les droits abandonnés par le Sénégal et ceux auxquels Kosmos renonçait ne seraient pas nécessairement de même nature.
Pour Abdourahmane Diouf, cette question renvoie directement à la gouvernance de PETROSEN et à ses relations avec sa tutelle. Il souhaite notamment qu’un audit permette de déterminer dans quelles conditions l’ancien directeur général de PETROSEN a négocié et signé l’accord avec Kosmos.
De son côté, Alioune Guèye défend une interprétation radicalement différente de la nature des 55 millions de dollars. Dans son droit de réponse, l’ancien directeur général soutient que cette somme ne constituait pas une dette automatiquement exigible par l’État.
Selon lui, les 55 millions de dollars correspondaient à un engagement minimum de dépenses prévu dans le cadre de la prorogation du contrat destinée notamment aux études de développement. Un engagement minimum de dépenses ne saurait, selon cette lecture, être assimilé mécaniquement à une créance de l’État.
Alioune Guèye affirme par ailleurs que plus de 300 millions de dollars avaient déjà été investis sur le bloc. Il cite notamment les puits Teranga-1, Yakaar-1 et Yakaar-2, ainsi que les opérations sismiques et différentes études associées.
Selon cette argumentation, les obligations de travaux auraient donc été suffisamment exécutées pour écarter toute réclamation supplémentaire fondée sur les 55 millions de dollars.
Cette version devra cependant être confrontée aux stipulations précises du CRPP, aux avenants éventuels, au JOA, au Code pétrolier applicable ainsi qu’aux différentes correspondances échangées entre Kosmos, PETROSEN et la tutelle.
La question est également juridique. L’ancien secrétaire général du ministère du Pétrole et ancien directeur général de PETROSEN, Adama Diallo, défend une lecture différente. S’appuyant sur le Code pétrolier de 1998 et la convention applicable, il estime que le non-respect du programme minimum de travaux pouvait ouvrir la voie au paiement d’une indemnité.
Il pose notamment trois questions : qui a autorisé PETROSEN à négocier avec Kosmos ? Qui a autorisé la signature de la renonciation ? Et qui a décidé que Kosmos n’avait pas à payer les 55 millions de dollars ?
Ces interrogations mettent en évidence un autre enjeu du dossier : la chaîne institutionnelle de décision.
Au-delà de la signature apposée par Alioune Guèye sur l’accord du 22 avril, il faudra notamment établir qui a engagé les négociations sur le retrait anticipé de Kosmos, dans quel cadre ces discussions ont été conduites et quelles autorisations avaient été obtenues.
Il faudra également déterminer pourquoi une sortie avant le 31 juillet 2026 a été privilégiée, pourquoi les mécanismes de notification prévus par les accords ont fait l’objet d’une demande de renonciation et si les services juridiques de PETROSEN ont produit une analyse sur la portée financière et contractuelle de l’opération.
La question d’une éventuelle saisine du conseil d’administration de PETROSEN devra également être éclaircie, tout comme celle des instructions éventuellement données par la tutelle ministérielle à la direction générale.
Autre point important : le montant exact des engagements de travaux de Kosmos et la valeur des travaux effectivement réalisés devront être documentés. Les données sismiques, les données de puits, les études techniques et les documents financiers transférés à l’État dans le cadre de la sortie devront également pouvoir être inventoriés.
Le caractère « conjoint » de la renonciation constitue lui aussi un sujet d’interrogation. L’accord présente l’opération comme une sortie décidée par les deux parties. Mais si l’une des parties abandonnait essentiellement des droits contractuels tandis que l’autre renonçait à des droits financiers potentiellement exigibles, la comparaison entre les deux renonciations mérite d’être juridiquement établie.
La question des 55 millions de dollars ne peut donc pas être définitivement tranchée à partir des seules déclarations publiques. L’existence même d’une créance exigible est contestée par l’ancien directeur général de PETROSEN, tandis que les autorités actuelles soutiennent qu’un montant correspondant pouvait revenir à l’État.
Il appartient dès lors à l’examen des documents contractuels et administratifs de permettre de déterminer la nature exacte de cette somme, les conditions dans lesquelles elle aurait pu être exigée et les raisons pour lesquelles aucune compensation n’apparaît dans l’accord de renonciation.
Le dossier prend une dimension supplémentaire avec les informations faisant état d’une volonté des autorités de faire examiner les conditions du retrait de Kosmos et la gestion du dossier. Une telle démarche permettrait notamment de reconstituer la chronologie des négociations, d’identifier les différents niveaux de décision et de déterminer les responsabilités institutionnelles éventuelles.
À ce stade, parler définitivement de « perte » des 55 millions de dollars serait donc prématuré. La controverse porte précisément sur la question de savoir si cette somme constituait une créance exigible, une indemnité potentielle ou un engagement contractuel de dépenses déjà couvert par les investissements réalisés.
Mais l’affaire soulève une question de gouvernance qui dépasse le seul montant de 55 millions de dollars : dans quelles conditions l’État du Sénégal a-t-il récupéré le bloc Yakaar-Téranga et qui a décidé des modalités financières et juridiques de cette sortie ?
La réponse devra être recherchée dans les contrats, les avenants, les échanges entre Kosmos et PETROSEN, les instructions de la tutelle, les avis juridiques et les décisions des organes compétents. C’est à partir de ces éléments que pourra être établie, de manière documentée, la réalité des droits financiers du Sénégal et la chaîne exacte des décisions ayant conduit à la renonciation du 22 avril 2026.