Tensions au sommet de l’État : la majorité parlementaire de Pastef au cœur d’un possible bras de fer entre Diomaye et Sonko

Les lignes de fracture semblent se préciser au sommet de l’État sénégalais. Alors que des divergences apparaissent de plus en plus ouvertement entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, la question du contrôle politique de la majorité parlementaire s’impose progressivement comme l’un des enjeux majeurs de cette nouvelle séquence politique.

Au sein même de la coalition au pouvoir, certains responsables commencent à afficher des positions qui traduisent les recompositions en cours. Lors de l’Assemblée générale de la coalition DiomayePrésident, le leader du mouvement Awalé et ministre de l’Environnement et de la Transition énergétique, Abdourahmane Diouf, n’a pas ménagé le Premier ministre. Dans une allocution au ton résolument politique, celui que ses partisans surnomment « Dr Ass » a lancé une pique à peine voilée à l’endroit du leader de Pastef.

Selon lui, l’histoire politique récente du Sénégal ne saurait être réécrite. Il a ainsi rappelé que c’est la coalition DiomayePrésident qui a permis l’élection du chef de l’État Bassirou Diomaye Faye lors de la présidentielle de 2024. À l’en croire, cette victoire a ensuite créé les conditions politiques qui ont permis à Pastef de remporter les élections législatives organisées quelques mois plus tard. Abdourahmane Diouf a insisté sur une constante de la vie politique sénégalaise : le vainqueur de l’élection présidentielle obtient généralement la majorité lors des élections législatives qui suivent.

Cette sortie est interprétée par plusieurs observateurs comme un message politique à destination du Premier ministre, dans un contexte où certains évoquent déjà une possible bataille d’influence autour de l’Assemblée nationale. Pastef dispose en effet aujourd’hui d’une majorité écrasante avec 130 députés sur les 165 que compte l’hémicycle.

Cette configuration est le résultat des élections législatives anticipées du 17 novembre 2024, organisées après la dissolution de la quatorzième législature. À cette occasion, Pastef avait choisi de se présenter seul, sans coalition. Ousmane Sonko, tête de liste du parti, avait parcouru le pays durant la campagne électorale avant d’être récompensé par une victoire écrasante, offrant à sa formation une domination parlementaire rarement égalée dans l’histoire politique récente du Sénégal.

Cette majorité constitue aujourd’hui un atout stratégique majeur pour le parti. Dans l’hypothèse d’une rupture définitive avec le pouvoir exécutif, elle pourrait se transformer en levier politique de premier plan. La question de la cohabitation a d’ailleurs été évoquée publiquement par le Premier ministre lui-même.

Lors de sa récente prise de parole dans le cadre d’un nouveau concept baptisé « Face aux militants », diffusé le week-end dernier sur sa page Facebook, Ousmane Sonko a laissé entendre que le pays pourrait connaître une forme de « cohabitation douce » si le chef de l’État continuait, selon lui, à s’éloigner de la vision politique défendue par Pastef. Le Premier ministre a rappelé que son parti devait rester au cœur de la gouvernance nationale, estimant qu’aucune majorité stable ne pouvait exister sans lui.

Dans ce contexte déjà tendu, le geste posé samedi par Bassirou Diomaye Faye a suscité de nombreuses interprétations. Le chef de l’État a en effet officiellement adoubé la coalition DiomayePrésident lors d’une rencontre politique organisée au King Fahd Palace de Dakar. Pour certains analystes, ce signal pourrait annoncer une recomposition politique plus large, avec le risque d’un repositionnement d’Ousmane Sonko et de Pastef dans une posture d’opposition.

Un tel scénario ouvrirait la voie à une situation institutionnelle délicate. Avec 130 députés, Pastef dispose d’une majorité confortable à l’Assemblée nationale capable de peser fortement sur l’action gouvernementale. De plus, sur le plan juridique, le président de la République ne peut procéder à une nouvelle dissolution de l’Assemblée avant l’expiration d’un délai de deux ans, ce qui limiterait considérablement ses marges de manœuvre en cas de blocage politique.

Cependant, certains observateurs invitent à relativiser la perspective d’un affrontement frontal. Selon un juriste et haut responsable de Pastef, la réalité des rapports de force internes serait plus nuancée que ne le laissent penser certaines analyses. D’après lui, Ousmane Sonko ne contrôlerait pas nécessairement l’ensemble des députés du groupe parlementaire.

Pour illustrer cette idée, il évoque notamment la récente audience accordée au palais présidentiel aux membres du groupe parlementaire à l’occasion d’un ndogou organisé durant le mois de Ramadan. Sur les 130 députés de Pastef, pas moins de 105 ont répondu présents à l’invitation du chef de l’État, soit plus de quatre-vingts pour cent du groupe. Selon cette source, peu d’entre eux ont clairement affiché leur position durant la rencontre, ce qui témoignerait d’une certaine prudence politique.

Parmi les vingt-cinq absents, moins d’une dizaine ont publiquement exprimé leur soutien à Ousmane Sonko sur les réseaux sociaux. Le député Cheikh Bara Ndiaye apparaît comme l’une des figures les plus visibles de ce camp.

Dans ce climat d’incertitude, la prudence semble également de mise au sein de l’exécutif. Plusieurs ministres et directeurs généraux préfèrent pour l’instant garder le silence face aux dissensions qui traversent le sommet de l’État. À ce stade, seules quelques figures se sont clairement positionnées.

Waly Diouf Bodiang, directeur général du Port autonome de Dakar, ainsi que Bassirou Kébé, ancien directeur général de la SNHLM récemment limogé, ont été parmi les rares responsables à afficher des positions publiques. Du côté des membres du gouvernement, certaines prises de position commencent également à apparaître.

Après les déclarations du président Bassirou Diomaye Faye, la ministre Khady Dène Gaye a réaffirmé son engagement aux côtés d’Ousmane Sonko. À l’inverse, le ministre du Commerce Serigne Guèye Diop s’est clairement aligné sur la ligne défendue par le chef de l’État, tout comme Abdourahmane Diouf.

Selon plusieurs observateurs proches du pouvoir, de nombreux responsables politiques restent dans une logique de calcul stratégique. Le récent limogeage de Bassirou Kébé et la détermination affichée par Bassirou Diomaye Faye lors de la rencontre du samedi au King Fahd Palace auraient renforcé la prudence de certains acteurs politiques, conscients que toute prise de position publique pourrait avoir des conséquences immédiates sur leur maintien en fonction.

Malgré ces tensions apparentes, certains acteurs politiques gardent toutefois l’espoir d’un apaisement. Selon la même source proche du pouvoir, les deux hommes pourraient encore trouver un terrain d’entente. D’après lui, les liens qui unissent Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko dépassent largement le simple cadre de la politique, ce qui pourrait favoriser un rapprochement dans les semaines à venir.


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