« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » La célèbre formule de François Rabelais trouve, aux yeux de l’auteur de cette tribune, une résonance particulière dans le débat politique sénégalais. Depuis quelques semaines, Mary Teuw Niane, mathématicien de renom et ancien ministre de l’Enseignement supérieur, est au centre des critiques en raison de ses chroniques hebdomadaires, publiées chaque dimanche et largement consacrées à la situation politique du pays.
La dernière, intitulée « Le gourou et sa secte », s’inscrit dans cette série de sorties où Ousmane Sonko apparaît comme la principale cible. Une évolution qui interroge d’autant plus que Mary Teuw Niane avait, par le passé, adopté une posture différente à l’égard du leader de Pastef. Il avait notamment annoncé la dissolution de son mouvement au sein de son parti avant de revenir sur cette position. Pour l’auteur, ce changement de ton pose la question de la constance et de la cohérence du discours politique de l’ancien universitaire.
Mary Teuw Niane n’est évidemment pas le seul responsable politique à avoir évolué dans son rapport à Pastef. Le cas de Cheikh Issa Sall est cité comme une illustration de cette pratique largement répandue dans la classe politique sénégalaise. Celui qui s’était fortement opposé à Pastef se retrouve aujourd’hui dans une nouvelle configuration politique, aux côtés du président Bassirou Diomaye Faye, après avoir également bénéficié d’un décret présidentiel.
Ces revirements ne constituent cependant pas, selon l’auteur, le cœur du problème. En politique, les alliances changent, les rapports de force évoluent et les positions peuvent être révisées. Ce qui interpelle davantage, c’est le cas des intellectuels et universitaires de premier plan, dont la parole est censée dépasser les contingences politiciennes.
C’est précisément sur ce terrain que se situe la critique adressée à Mary Teuw Niane. L’ancien ministre demeure une figure majeure du monde scientifique sénégalais. Mathématicien reconnu, il a consacré une grande partie de sa carrière à l’enseignement supérieur et à la recherche. Dans un pays confronté à la baisse progressive de l’attractivité des filières scientifiques auprès des jeunes, son parcours aurait pu, estime l’auteur, constituer un puissant levier pour promouvoir les sciences, les mathématiques, l’ingénierie et les technologies.
Les défis auxquels le Sénégal est confronté nécessitent en effet une masse critique de compétences scientifiques et techniques. Dès lors, l’attente à l’égard d’un universitaire comme Mary Teuw Niane ne se limiterait pas à ses prises de position partisanes. Elle porterait surtout sur sa capacité à contribuer au débat national par des propositions, des analyses et des idées susceptibles d’éclairer les politiques publiques.
Plusieurs questions pourraient ainsi mobiliser son expertise. Comment inverser la tendance entre les filières scientifiques et littéraires dans l’enseignement secondaire ? Quelle place accorder aux mathématiques dans la construction d’une école véritablement adaptée aux réalités sénégalaises ? Comment assurer la cohérence d’une réforme éducative allant du préscolaire à l’université ? Et surtout, comment éviter que les transformations engagées dans un niveau du système éducatif ne restent déconnectées des autres ?
Sur ces différents sujets, Mary Teuw Niane dispose d’une expérience et d’un parcours qui lui donnent une légitimité particulière. L’auteur lui reconnaît d’ailleurs un rôle important dans plusieurs évolutions majeures de l’enseignement supérieur sénégalais. Le supercalculateur, l’université numérique ou encore les Instituts supérieurs d’enseignement professionnel sont présentés comme des initiatives auxquelles l’ancien ministre aurait largement contribué et qu’il aurait pu porter grâce à l’écoute dont il bénéficiait auprès de l’ancien président Macky Sall.
Son passage au ministère de l’Enseignement supérieur est également décrit comme une période marquée par des réformes parfois difficiles et par une certaine fermeté dans la conduite des dossiers, notamment dans ses relations avec les étudiants. Autant d’éléments qui, selon l’auteur, devraient aujourd’hui permettre à l’ancien ministre de jouer un rôle plus important dans le débat sur l’avenir du pays.
C’est précisément cette image qui serait aujourd’hui fragilisée par ses chroniques politiques. L’auteur déplore que Mary Teuw Niane puisse, pour des considérations liées à des « strapontins », se retrouver sur le même terrain que des chroniqueurs et acteurs politiques comme Cheikh Bara Ndiaye, Bara Gadiaga ou Abdou Nguer. Faire de la politique demeure un droit, rappelle-t-il, mais les intellectuels de premier plan auraient, selon lui, une responsabilité supplémentaire : celle de contribuer à élever le niveau du débat public.
La critique dépasse ainsi la personne de Mary Teuw Niane. Elle renvoie à une question plus large sur la place des universitaires dans la vie politique sénégalaise. L’histoire récente offre plusieurs exemples de personnalités académiques dont la stature intellectuelle a été progressivement associée, voire confondue, avec leurs engagements politiques.
L’auteur cite notamment le professeur Iba Der Thiam, historien de renom dont l’image intellectuelle aurait été, selon lui, affectée par ses prises de position sous le régime d’Abdoulaye Wade. Il évoque également Ismaïla Madior Fall, constitutionnaliste longtemps considéré comme une référence dans les amphithéâtres et dans l’espace public, mais dont la trajectoire politique sous Macky Sall aurait fortement altéré le crédit auprès d’une partie du monde universitaire.
Pour Mary Teuw Niane, le risque serait désormais similaire. Le premier mandat de Bassirou Diomaye Faye pourrait, selon cette analyse, contribuer à éroder davantage le capital intellectuel et académique de celui qui fut pourtant l’un des visages les plus reconnus de l’enseignement supérieur sénégalais.
Au-delà des trajectoires individuelles, le véritable enjeu serait celui de la perception collective des intellectuels. Dans une société où les universitaires sont traditionnellement investis d’une mission de transmission et d’éclairage, leur implication dans les querelles politiciennes peut contribuer à brouiller leur rôle. Les nombreuses tribunes signées par des groupes de 50, 100 ou 1 000 universitaires témoignent, selon l’auteur, de cette politisation croissante de la communauté académique.
Le texte s’achève sur une critique plus générale de l’actualité politique de la semaine. Les « recyclages présidentiels », avec 87 nominations évoquées par l’auteur, sont dénoncés au même titre que les prises de position de Déthié Diouf et le « faux suspense » entretenu, selon lui, par Abdoulaye Seydou Sow.
Concernant Déthié Diouf, l’auteur dénonce notamment ce qu’il considère comme une absence de retenue et de constance, ainsi qu’une conception contestable du rôle des responsables publics. Il ironise sur la volonté affichée de mettre le « social » au cœur de l’action d’un éventuel poste de direction générale, estimant qu’une telle approche pourrait contribuer à entretenir les difficultés financières des entreprises publiques.
Quant à Abdoulaye Seydou Sow, qui s’est donné un délai de quinze jours avant de répondre à l’appel d’Aminata Touré, l’auteur estime que les déclarations de l’ancien ministre et responsable politique suffisent déjà à laisser entrevoir son choix. Après ses passages au PDS puis à l’APR, il serait, selon cette lecture, en voie de rejoindre Kiiraay.





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