Le président du Groupe CCBM dénonce une politique industrielle incohérente et appelle à un sursaut stratégique pour sauver le rêve d’une industrie automobile nationale.
Dans une prise de parole publique aussi rare que retentissante, Serigne Mboup, président du Groupe CCBM et de l’Union nationale des Chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture du Sénégal, a exprimé de profondes inquiétudes sur l’avenir de l’industrie automobile locale. Cité par le quotidien L’As, l’homme d’affaires dénonce une série de décisions étatiques qu’il juge incohérentes, et qui, selon lui, compromettent sérieusement les efforts de longue date du secteur privé national.
« Je m’exprime aujourd’hui en toute responsabilité, parce qu’il est de mon devoir de parler quand l’essentiel est en jeu », déclare-t-il, rappelant le rôle central du Premier ministre comme porteur de la vision de l’État. Bien qu’il entretienne des relations personnelles « respectueuses et sincères » avec le chef du gouvernement, Ousmane Sonko, Serigne Mboup insiste : « Il est essentiel de distinguer les liens personnels des responsabilités institutionnelles. »
Loin d’une attaque politique, Serigne Mboup présente sa sortie comme une contribution au débat national sur la souveraineté économique. Il regrette une forme de mépris croissant envers les initiatives locales : « Le secteur privé national ne rejette pas le progrès ; il exige simplement de la cohérence, de la crédibilité et du respect dans les partenariats que l’État initie. »
Selon lui, de nombreux accords sont conclus à la hâte avec des partenaires étrangers sans réelle capacité industrielle ni ancrage local. Une légèreté qui, à ses yeux, entame gravement la crédibilité du Sénégal. « Ce sont des conventions signées sur la base de promesses peu crédibles. Cette démarche fragilise notre souveraineté industrielle », martèle-t-il.
Serigne Mboup retrace, documents à l’appui, le long chemin de l’industrie automobile sénégalaise : de Berliet dans les années 1960 à Seniran Auto, en passant par Senbus. Toutes ces tentatives, selon lui, ont échoué faute de stratégie claire et d’accompagnement soutenu. Pourtant, souligne-t-il, le savoir-faire local existe bel et bien. « CCBM Automobile a livré des véhicules militaires à l’État en 2012, toujours en circulation aujourd’hui », rappelle-t-il comme preuve tangible de la capacité industrielle nationale.
Mais ce savoir-faire, dit-il, est étouffé par un marché intérieur trop étroit, une politique d’importation favorisant les partenaires étrangers, et l’absence d’un cap industriel national affirmé. « Alors que les usines locales dorment ou survivent, nous voyons l’État célébrer de nouveaux partenariats – KIA, Mercedes – sans dialogue, sans mémoire », déplore-t-il.
Dans un plaidoyer vibrant, Serigne Mboup appelle les autorités à opérer un tournant stratégique. Il fustige les entreprises étrangères qui, selon lui, ne s’intéressent au pays que pour bénéficier de la commande publique, au détriment des industriels locaux qui forment, emploient et investissent. « Ce sont des passagers de la commande publique », accuse-t-il.
Et d’ajouter : « Le Sénégal doit choisir : le courage ou la répétition. Soutenir les industriels existants avant d’importer du rêve, valoriser nos usines, nos équipes, notre ingénierie, défendre les pionniers d’ici plutôt qu’applaudir les opportunistes d’ailleurs. »
S’il réaffirme son adhésion à la Vision 2050 portée par les autorités, Serigne Mboup appelle à lui donner un contenu tangible. Pour lui, le label « Produit au Sénégal » ne doit plus être un simple slogan mais un engagement ferme et structurant. « Il faut donner un contenu réel à l’expression “produit au Sénégal” : une volonté ferme, pas une formule creuse », conclut-il.