Par Aly Saleh
Alors que l’Assemblée nationale s’apprête à réécrire près de trente articles de la Constitution, le Sénégal fait face à son éternel démon : la tentation du passage en force institutionnel. Face à la légitimité froide des chiffres parlementaires, le pouvoir actuel doit se rappeler que la Loi fondamentale n’est pas un outil de gouvernance unilatérale, mais le miroir d’un vouloir-vivre commun. Pour éviter la fracture, l’heure n’est plus au décompte des voix, mais à la recherche urgente d’un pacte national inclusif.
Toucher à la Constitution n’est jamais un acte anodin. En modifier vingt-neuf articles d’un seul coup de boutoir législatif relève d’une véritable chirurgie lourde sur le corps de la République. À quelques heures de l’examen de cette réforme majeure en séance plénière, une certitude s’impose : la légalité d’une procédure ne garantit pas automatiquement sa légitimité sociale.
Certes, l’Assemblée nationale dispose de la compétence juridique pour légiférer. Les députés, portés par le suffrage universel, incarnent une part de la volonté populaire. Mais la Constitution n’est pas une loi ordinaire. Elle est le texte fondamental qui fixe les règles du jeu, le contrat politique qui lie les citoyens entre eux et les citoyens à l’État. Modifier un tel édifice sans rechercher un consensus transpartisan et sans une consultation élargie de la société civile, c’est fragiliser les fondations mêmes de notre modèle démocratique.
Les alertes lancées par des figures de la société civile, à l’image d’Alioune Tine, ne sauraient être réduites à de simples postures d’opposants. Elles expriment une profonde sagesse politique, forgée au fil de nos crises passées. Le Sénégal a traversé de nombreuses tempêtes politiques dans la sous-région grâce à une arme souvent invisible, mais essentielle : sa tradition de concertation. Qu’elle passe par les régulateurs sociaux, les chefs religieux ou les tables rondes politiques, cette culture du compromis a toujours constitué l’une des meilleures assurances de la stabilité nationale.
Pendant ce temps, la rue observe ce théâtre institutionnel avec un détachement teinté d’amertume. Pour le citoyen lambda, le panier de la ménagère, l’emploi des jeunes et l’accès aux services de base restent les véritables urgences. Déconnecter l’agenda des réformes juridiques des réalités économiques et sociales du peuple serait une erreur stratégique majeure.
Gouverner, ce n’est pas seulement appliquer la loi de la majorité. C’est aussi savoir suspendre le temps législatif lorsque l’unité nationale est en jeu. Le pouvoir honorerait la démocratie sénégalaise en acceptant de faire une pause pour engager un dialogue national véritablement inclusif.
Faire primer le consensus sur la force mécanique du vote n’est pas un aveu de faiblesse. C’est, au contraire, l’apanage des grandes démocraties et des grands États. Car une Constitution n’est pas seulement un texte que l’on peut modifier à la faveur d’une majorité. Elle est la digue qui protège la République des fractures susceptibles de la traverser.
Aly Saleh
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