Un acte vient de s’accomplir. Le 22 mai 2026 demeurera dans les mémoires comme le jour où le Président Faye a pris ses distances avec celui qui fut son mentor politique.
Par décret N°2026-1128 du 22 mai 2026, le Président Faye a mis fin aux fonctions du Premier ministre, le Président du Parti Pastef, Ousmane Sonko, dissout le gouvernement, et effacé d’un trait de plume le serment « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye » qui les avait portés au pouvoir en 2024.
En mars 2026, alors que le Président Faye préparait déjà ce tournant en créant sa propre coalition « Diomaye Président » dans le dos de Sonko, le Premier ministre menaçait déjà de rejoindre l’opposition si son président s’écartait du projet commun. Il dénonçait haut et fort le « manque d’autorité » de celui qu’il avait lui-même désigné pour être son bras armé.
Il y a à peine trois semaines, le Président Faye prévenait : « Si Sonko reste Premier ministre, c’est parce qu’il a ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre ». La sentence est tombée. Elle était écrite d’avance et postule à l’ivresse du pouvoir et la longue nuit des parricides politiques.
L’ivresse du pouvoir et la longue nuit des parricidespolitiques
Diomaye Faye n’est pas le premier à succomber à cette fièvre. L’histoire politique est une galerie de ceux qui, grisés par les hauteurs du pouvoir, ont écarté le père ou relégué le frère ou l’allié politique.
César franchissait le Rubicon après avoir brisé l’alliance avec Pompée, son allié politique, devenu son gendre. Rome ne lui pardonnera pas, livrant son corps aux poignards du Sénat.
Tout près de chez nous, au pays de la Terranga trahie, Léopold Sédar Senghor éloignait Mamadou Dia, son Premier ministre, son compagnon de la construction nationale, pour le faire condamner à perpétuité.
Mamadou Dia, père de l’indépendance économique, penseur du développement endogène, fut jeté en prison par celui avec qui il avait partagé le combat anticolonial. La raison officielle : une tentative de coup d’État présumée. La raison véritable : tout comme le Président Ousmane Sonko, Mamadou Dia avait osé être trop populaire, trop visionnaire, trop constant dans ses idéaux. Senghor, lui, avait choisi la traitrise et l’alliance avec les forces conservatrices, rétrogrades et réactionnaires, y compris avec les anciennes puissances coloniales. En un mot il a opté pour le parricide politique, en lieu et place à la loyauté.
Mais c’est du Népal que nous vient l’exemple le plus tragique, le plus littéral, le plus glaçant de ce qu’un fils, un allié peut faire à son père quand l’ivresse du pouvoir et la perte de repères s’en mêlent.
Le 1er juin 2001, le palais royal de Katmandou a été le théâtre d’un parricide réel, sanglant, irréversible. Le prince héritier Dipendra, sous l’emprise d’une colère noire, a ouvert le feu sur sa propre famille. Il a abattu son père, le roi Birendra, sa mère la reine Aishwarya, son frère, sa sœur, et plusieurs autres membres de la famille royale.
Dipendra n’a pas simplement écarté son père. Il l’a anéanti. Puis il s’est retourné contre lui-même, vivant assez longtemps pour être proclamé roi une demi-journée avant de quitter ce monde. L’histoire retient de ce crime absolu un symbole : l’enfant qui dévore le parent pour prendre sa place, même au prix de sa propre fin.
Avec la froideur des décrets présidentiels au lieu des armes, le Président Faye a écarté politiquement Ousmane Sonko, son mentor politique, celui qui l’a choisi, formé, porté, et qui lui a transmis une ligne claire : la souveraineté d’abord, la reddition des comptes, la justice pour les martyrs.
Comme Dipendra, il a préféré évincer le père, l’allié plutôt que de partager l’héritage des promesses de campagnes faites à tout un peuple. Comme Dipendra, il a commis cet acte en pensant qu’il pourrait désormais présider seul, sans entrave, sans regard en arrière. Comme Senghor, Comme Abdoulaye Wade, comme avec Macky Sall, peut-être, il court vers sa propre issue sombre.
Mais la différence, c’est que Dipendra a payé de sa vie. Le Président Faye, lui, espère simplement que le peuple oubliera, que la République digérera ce changement de cap, que l’histoire se souviendra de lui comme d’un grand président qui a su oublier et su opérer une rupture et un revirement à 360 degrés en sacrifiant ces alliés naturels issus de Pastef et de ses alliés au profit d’une collaboration avec ces ennemis d’hier.
La collaboration nouvelle avec d’anciens adversaires
Cette rupture ne s’arrête pas là. Le Président Faye ouvre aujourd’hui les portes du palais à ceux qu’il avait juré de combattre : des figures issues de réseaux de prédation longtemps dénoncés.
Sous le Président Ousmane Sonko, le gouvernement refusait toute compromission avec certaines anciennes forces politiques. Aujourd’hui, des personnalités éminentes de ces sphères sont reçues dans l’entourage présidentiel. Des conseillers issus de cercles que Sonko promettait de démanteler sont à des postes clés.
Des hauts fonctionnaires ayant servi sous le régime précédent comme l’ancien Premier ministre Amadou Ba que le Président Faye avait jugé incapable de rester dans la droiture sontconsultés, au nom d’un dialogue national anachronique que l’honorable Député Guy Marius Sagna qualifiait de « dealogue » au Palais. Ousmane Sonko a dit non à ces reniements et ralliements opportunistes. Pour cette constance, il a été écarté et limogé avec l’ensemble de son gouvernement, qui espérons-le, agiront après sous le sceau de la solidarité silencieuse
La solidarité silencieuse : une posture individuelle que l’on attend de chaque ministre limogé
Face à ce limogeage, un test moral se dresse désormais devant chaque membre du gouvernement limogé. Le président Faye, dans les jours qui viennent, va nommer une nouvelle équipe. Il va sans doute approcher certains de ces désormais ex ministres, les uns après les autres, pour les sonder, les convaincre, peut-être les reconduire à leurs postes ou leur en proposer d’autres.
C’est à ce moment précis que la conscience de chacun sera mise à nu. Refuser, par fidélité et par solidarité avec Ousmane Sonko, toute proposition de reconduction à un poste ministériel : voilà l’acte que beaucoup, dans l’entourage de l’ancien Premier ministre, devrait considérer comme le seul digne.
Il ne s’agit pas d’une injonction. Il s’agit d’une évidence pour ceux qui veulent rester droits et loyaux.
Accepter un poste dans le gouvernement de celui qui vient de limoger le Président Ousmane Sonoko, c’est, aux yeux de ses partisans, cautionner la rupture, légitimer l’éviction, tourner le dos au pacte fondateur. C’est choisir le pouvoir personnel contre la loyauté. C’est entrer dans la logique du vainqueur – celui qui a écarté le père politique.
Aussi, l’opinion observe. Les militants retiennent leur souffle. Chaque ancien ministre sait désormais que son nom sera jugé. Ceux qui refuseront toute offre entreront dans la mémoire comme des fidèles parmi les fidèles. Ceux qui accepteront, au contraire, resteront marqués du sceau de l’opportunisme.
Ainsi, dans l’idéal, aucun des ministres de l’équipe Sonko ne devrait siéger dans le gouvernement Diomaye. Par solidarité. Par cohérence. Par respect pour celui qui les a choisis et qui, aujourd’hui, paie sa constance.
Conclusion : la fin d’une ère
En éloignant Ousmane Sonko, en nouant des liens avec d’anciens adversaires, le Président Faye clôt un chapitre de sa propre légitimité morale.
Il rejoint César dans sa démesure, Senghor dans son geste envers Mamadou Dia, et le tragique prince Dipendra dans cet acte ultime : mettre à distance le père pour présider seul.
Ousmane Sonko quitte la Primature la tête haute, seul dépositaire d’une promesse de souveraineté non violée. Constant jusqu’au bout, fidèle à sa ligne rouge, et désormais entouré d’ex ministres qui, par solidarité, devraient refuser et de servir sous une autre bannière. Comme Mamadou Dia, comme tous ceux qui ont payé leur fidélité à la dignité nationale de leur place au pouvoir.
Le peuple, lui, n’a pas oublié. Et dans les démocraties, le jugement dernier ne se passe pas au palais, mais dans les urnes.
César est tombé. Senghor a vu son régime contesté jusqu’à sa succession. Dipendra a retourné l’arme contre lui-même. Le Président Faye vient de se tailler une place dans cette triste galerie.
Quant aux ministres qui, par fidélité, auront choisi de tomber avec leur Premier ministre plutôt que de survivre individuellement, ils entreront dans une autre légende : celle de la dignité politique.
Post Scritum : A méditer Verset 10 Sourate 57 : Et qu’avez-vous à ne pas dépenser dans le chemin d’Allah, alors que c’est à Allah qu’appartient l’héritage des cieux et de la terre ? On ne peut comparer cependant celui d’entre vous qui a dépensé et combattu avant la conquête… Ces derniers sont plus hauts en hiérarchie que ceux qui ont dépensé et combattu après. Or, à chacun, Allah a promis la plus belle récompense. Et Allah est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. »
Al-Bukhârî rapporte qu’un homme demanda au Prophète : « Y a-t-il quelqu’un plus méritant que celui qui embrassa l’Islam puis combattit comme nous ? » Le Prophète répondit : « Ils ne peuvent pas être comparés à ceux qui combattirent avant la conquête, car ceux-là risquèrent leurs vies et leurs biens alors que l’Islam était faible. Vous, vous êtes en sécurité.
Mamadou Baba HANN
Doctorant en droit public
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