Economie
Ndongo Samba Sylla plaide pour une refonte du système monétaire afin de sortir l’Afrique du piège de la dette
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par
Diack
La question de la dette africaine continue d’alimenter les débats économiques et politiques sur le continent. Mais pour l’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, le véritable problème des pays africains n’est pas l’endettement en lui-même. Selon lui, la crise réside surtout dans la perte de contrôle des ressources et des devises générées par leurs économies, au profit des multinationales et d’un système financier international jugé défavorable aux pays du Sud.
Le Directeur Afrique de l’IDEAS est revenu en détail sur cette problématique ce mardi, lors d’une rencontre d’experts organisée par l’IDEAS-Africa Network. Devant un parterre d’universitaires, d’économistes et de décideurs, il a défendu une lecture différente de la dette africaine, loin des analyses classiques fondées uniquement sur les ratios dette/PIB.
Pour Ndongo Samba Sylla, il faut d’abord changer de perspective. L’économiste estime que l’idée selon laquelle les pays africains empruntent excessivement ne correspond pas à la réalité des chiffres. Il rappelle que la dette extérieure cumulée de nombreux pays à revenus faibles et intermédiaires demeure inférieure à celle de certaines grandes puissances occidentales.
Selon lui, les 129 pays concernés par cette catégorie affichent ensemble une dette extérieure inférieure à la seule dette fédérale de l’Allemagne. Il considère ainsi que ces États ne sont pas surendettés en termes absolus. Il souligne également que le service de la dette africaine représentait environ 20 milliards de dollars en 2014, un montant qu’il juge relativement faible à l’échelle internationale.
L’économiste explique toutefois que la difficulté majeure provient du fait que les pays africains empruntent principalement en devises étrangères. Cette dépendance expose leurs économies à des risques importants liés aux taux d’intérêt, aux fluctuations monétaires et au refinancement de la dette.
À ses yeux, c’est ce qui distingue fondamentalement les économies africaines des pays industrialisés. Les grandes puissances économiques, notamment les États disposant de monnaies fortes, empruntent dans leur propre devise et disposent donc d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante grâce à leurs banques centrales.
Pour illustrer son raisonnement, Ndongo Samba Sylla cite le cas du Japon, dont la dette publique dépasse largement 200 % du PIB sans que cela ne provoque de défaut de paiement. À l’inverse, certains pays en développement ont connu des défauts souverains avec des niveaux d’endettement beaucoup plus faibles. Il évoque notamment le cas du Pérou, estimant que les ratios dette/PIB sont souvent utilisés de manière trompeuse lorsqu’ils ne prennent pas en compte la question monétaire.
Mais l’aspect central de son analyse concerne surtout la maîtrise des devises issues des exportations africaines. Selon lui, les pays du continent génèrent suffisamment de ressources en monnaies étrangères pour faire face à leurs obligations financières. Le problème serait que ces devises échappent largement au contrôle des États.
Il accuse les compagnies multinationales de rapatrier massivement les profits, les dividendes et les revenus tirés de l’exploitation des ressources naturelles africaines. À cela s’ajouteraient les flux financiers illicites qui privent les économies du continent d’importantes recettes.
Pour étayer son argumentation, il prend l’exemple du Ghana. Entre 2000 et 2020, explique-t-il, le service de la dette publique extérieure du pays s’est élevé à 16 milliards de dollars, alors que les multinationales ont rapatrié près de 18 milliards de dollars de profits et de dividendes durant la même période.
Pour Ndongo Samba Sylla, cette situation révèle une contradiction profonde. Il estime que si les États africains conservaient effectivement le contrôle de ces ressources financières, ils n’auraient pas besoin de recourir à des emprunts extérieurs coûteux.
Le cas de la Zambie est, selon lui, encore plus révélateur. En novembre 2020, le pays avait fait défaut sur un paiement d’environ 40 millions de dollars. Pourtant, des estimations attribuées au Fonds monétaire international indiquaient qu’une partie considérable des revenus tirés des exportations de cuivre échappait au pays.
L’économiste affirme qu’environ un tiers des exportations de cuivre zambien avaient disparu des circuits officiels, représentant jusqu’à 20 % du PIB, soit près de 6 milliards de dollars. Entre 2020 et 2021, une part très importante des recettes issues du cuivre n’aurait pas été rapatriée dans le pays.
À l’opposé, Ndongo Samba Sylla met en avant certains États africains qui ont conservé une plus grande maîtrise de leurs ressources naturelles et de leurs revenus d’exportation. Il cite notamment le Botswana pour les diamants et la Libye pour le pétrole.
Selon lui, ces pays ont réussi à éviter une forte dépendance aux prêts du FMI et aux eurobonds grâce à un contrôle plus affirmé de leurs ressources stratégiques.
Dans ses propositions, l’économiste plaide pour une réforme profonde du système de paiement international afin de permettre aux pays africains de récupérer une plus grande partie des devises générées par leurs économies.
Concernant les pays de la zone CFA, il défend également l’idée de créer des monnaies nationales émises par des banques centrales nationales. Selon lui, cette réforme permettrait notamment au Sénégal de transformer son déficit extérieur, estimé à 4 500 milliards de francs CFA, en recettes publiques.
Ndongo Samba Sylla considère ainsi que les politiques d’austérité imposées dans plusieurs pays africains ne sont ni efficaces ni indispensables. À ses yeux, des réformes structurelles portant sur la souveraineté monétaire, le contrôle des ressources naturelles et les circuits financiers internationaux offriraient des solutions bien plus durables pour sortir le continent du cycle récurrent de l’endettement.
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