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CONTRIBUTION

Pour un sursaut de l’esprit : l’heure des sages a sonné

À Milan, parlant du contrat social, le Premier ministre a raison de dire qu’il ne faut pas confondre le contrat d’opposant (l’éthique de conviction) et celui de gouvernant (l’éthique de responsabilité). L’un ne doit pas étouffer l’autre. Ce point est d’autant plus crucial qu’il met la lumière sur le fait que la transition politique actuelle au Sénégal, porteuse d’un espoir immense, affronte désormais la complexité redoutable de la gouvernance. Les certitudes de la campagne électorale se heurtent aux réalités sociales et économiques, et le risque d’un nouveau divorce entre le pouvoir et le peuple devient tangible. Il faut trouver l’équilibre pour éviter la déception, syndrome de tous les pouvoirs de Diouf à Sall. Des allusions sont faites par le Premier Ministre lui-même dans le même discours.
Dans ce moment de tension créatrice, une voix essentielle manque cruellement à l’harmonie nationale : celle de la raison experte, de la sagesse éclairée et de la créativité visionnaire.
Universités, laboratoires de recherche, ordres professionnels, cercles de pensée, ateliers d’artistes, instances religieuses : votre silence est assourdissant. Le débat public est confisqué par les polémistes, les idéologues et les courtisans. L’espace médiatique, asphyxié par l’émotion brute, est devenu un champ de bataille où la raison est une captive.
Vous êtes les Garants du Réel. Face aux récits simplistes et aux « faits alternatifs », vous détenez les données, les modèles, les preuves. Vous seul pouvez dire : « Cette politique, selon nos simulations, aura tel impact sur l’emploi des jeunes dans 18 mois. » ou « Sur le plan juridique, cette mesure est conforme à tel principe, mais elle crée un risque de dérive sur tel autre. »
Vous êtes les Bâtisseurs de Ponts. La société est fracturée ? Vous savez comment créer des agoras innovantes : des conférences citoyennes, des panels de contre-expertise, des plateformes digitales de contribution ouverte où les idées sont jugées sur leur mérite, et non sur l’étiquette de celui qui les porte. Construisez ces espaces ! Faites-en des ressources communes où même le pouvoir, s’il est sage, viendra puiser.
Vous êtes la Mémoire et la Boussole. L’histoire économique, politique et sociale du Sénégal et du monde est votre domaine. Vous savez que les passions identitaires mènent où, que les crises institutionnelles coûtent combien, que les modèles de développement untel a produit quoi ailleurs. Rappelez-le ! Sans moralisme, avec la froideur salvatrice des chiffres et des précédents.
L’Histoire nous enseigne qu’aucune nation ne s’est jamais construite durablement en marginalisant ses intellectuels, ses artistes et ses sages. Socrate dialoguait sur l’Agora pour interpeller le pouvoir athénien. Les Lumières françaises ont préparé la Révolution dans les salons et les académies. Plus près de nous, la renaissance de pays comme Singapour ou le Rwanda s’est appuyée sur une synergie décomplexée entre le politique et l’expertise technique et philosophique.
Au Sénégal même, des figures comme Cheikh Anta Diop ne sont pas entrées dans l’Histoire pour avoir commenté l’actualité, mais pour l’avoir éclairée par la rigueur scientifique, forgeant ainsi une conscience historique qui guide encore le pays.
Votre rôle, experts, universitaires, artistes et guides religieux, n’est pas de commenter le passé, mais d’éclairer l’avenir. Vous n’êtes pas des commentateurs, vous êtes les architectes de l’esprit national.
Il ne s’agit pas de faire de la politique partisane. Il s’agit d’assumer un devoir de salubrité publique intellectuelle. Votre parole n’est pas une opinion parmi d’autres. Elle est le carburant de la décision éclairée.
VOTRE voix est l’arme absolue contre le chaos. Elle est la fonction salvatrice de l’esprit dans une Nation
Votre parole est le pont indispensable entre la volonté politique et le bien-être concret du peuple. Vous incarnez une triple fonction vitale :
Pour votre fonction de Boussole (Les philosophes et les sages) : Vous rappelez les finalités. À quoi sert la croissance si elle ne profite pas à tous ? Quel projet de société voulons-nous vraiment ? Comme le firent les philosophes des Lumières ou les penseurs de la Négritude, vous devez remettre la dignité humaine, la justice et l’éthique au centre du débat, au-delà des contingences politiques.
Pour votre fonction de phare (Les universitaires et les scientifiques) : Vous éclairez les écueils. L’économie, le droit, la sociologie ne sont pas des opinions. Ce sont des sciences qui permettent d’anticiper les conséquences des décisions. Votre devoir est de projeter une lumière crue sur les choix de société, en rappelant les enseignements de l’Histoire et les données du présent. Votre neutralité rigoureuse est votre autorité suprême.
Pour votre fonction de ciment (Les artistes et les créateurs) : Vous réparez le lien social. Là où la politique divise parfois, l’art rassemble. Il donne à sentir et à ressentir l’âme d’un peuple. Il est le langage universel qui peut retisser la confiance et proposer un récit national commun, transcendant les clivages.
Inspirons-nous de l’histoire : L’exemple est la meilleure Invitation. Contemplons l’impact de ceux qui ont osé :
Au Sénégal, le CESAG (Centre Africain d’Études Supérieures en Gestion) ou l’IPAR (Initiative Prospective Agricole et Rurale) produisent des analyses qui devraient être la boussole de tout ministre de l’Économie ou de l’Agriculture. Leur modèle doit être généralisé.
En Afrique du Sud, la Commission Vérité et Réconciliation, pilotée par l’archevêque Desmond Tutu, fut une réponse novatrice et éthique à un besoin de justice sans vengeance. Elle a évité un bain de sang. C’était une idée de sage, pas de politicien. Les khalifes generaux ou je ne sais quelles voix de sagesse devrait s’emparer de la question des 83 victimes avant que cela ne prenne davantage en otage le pays et ses autorités.
En France, le Conseil d’Analyse Économique (CAE) ou le Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) sont des instances où des experts indépendants s’adressent directement au pouvoir et au public pour éclairer les grands débats (bioéthique, retraites, environnement).
Partout dans le monde, des conventions citoyennes tirées au sort et éclairées par des experts (comme celle sur le climat en France) montrent comment le savoir peut nourrir la démocratie pour sortir des blocages.
Voilà la voie à suivre. Il ne s’agit pas de critiquer de loin, mais de construire des cadres où votre parole devient incontournable.
À ceux qui, au sein même de l’administration et du pouvoir, sentent monter les doutes et percevant les angles morts, cet appel vous est aussi destiné. Vous n’êtes pas seuls. Votre loyauté ne doit pas être un silence complice. Elle peut s’exprimer par une exigence de rigueur et un appel discret mais ferme à ouvrir les portes aux compétences extérieures. Soyez les chevaux de Troie de la raison au cœur de l’État.
Au gouvernement, puissiez-vous entendre cet appel non comme une critique, mais comme une main tendue. La grandeur d’un pouvoir se mesure à sa capacité à s’entourer des meilleurs esprits, surtout lorsqu’ils ne pensent pas comme lui. En créant des conseils nationaux indépendants sur les grands enjeux (jeunesse, énergie, justice transitionnelle), vous ne perdez pas votre autorité, vous la renforcez en la légitimant.
Votre légitimité se gagnera dans votre capacité à écouter ces voix libres et exigeantes. Votre force ne sera pas dans l’unanimité de complaisance, mais dans votre aptitude à vous nourrir de la contradiction fondée. Le premier contrat social, le vrai, est celui qui vous lie à l’intelligence de votre peuple. Faites que cela vive.
Le temps n’est plus aux slogans, mais aux solutions. Plus aux certitudes, mais à l’intelligence collective. Plus à l’orgueil du pouvoir, mais à l’humilité du savoir.
Experts, sages, créateurs : le pays a besoin de votre voix. Ne la murmurez plus. Portez-la. Incarnez cette « aristocratie de l’intelligence » qui, selon le professeur Iba Der Thiam, doit se mettre au service de la nation.
Sortez de l’ombre. Prenez la parole. Le pays a soif de vous. Ce pays doit faire retentir les voix de Felwine Sarr, Boubacar Boris Diop, Elgas, Mbougar Sarr, Cherif Salif Sy, Awadi, Xuman, Ndongo Samba Sylla, Djibril Samb, Mamadou Diouf, Cheikh Makhtar Kébé, Cheikh Rafahi Mbacké, Bachir Diagne, Mamadou Bodian, Khalifa Touré, Amadou Sano et j’en passe.
Ensemble, faisons du Sénégal cette rare nation où le pouvoir de l’État et le pouvoir de l’esprit marchent main dans la main pour bâtir un destin commun.
L’heure n’est plus à la réflexion solitaire. Elle est à l’action collective éclairée. Assumez votre rôle. L’Histoire vous regarde.
L’Histoire retiendra ceux qui auront eu le courage de penser, puis d’agir.


Saliou Dramé
Chef d’entreprise
Développeur immobilier
saliou_drame@yahoo.fr


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