Quatre-vingts ans après le massacre des tirailleurs sénégalais au camp de Thiaroye, à Dakar, l’histoire semble enfin prête à livrer ses vérités. Longtemps dissimulée, manipulée et tronquée, cette tragédie, symbole de l’ordre colonial et de ses violences, refait surface sous l’impulsion d’universitaires sénégalais décidés à restituer à la mémoire nationale une part occultée de son histoire.
Le président du Comité de commémoration du 80e anniversaire, le Pr Mamadou Diouf, a déclaré que « l’histoire est partie prenante mais n’est pas au cœur de cette affaire. Elle nous appartient. Et c’est nous qui la construisons ». Selon lui, ce travail de vérité, amorcé depuis plusieurs années, est loin d’être terminé. De nombreux documents demeurent cachés, et des faits essentiels restent à révéler.
Le massacre de Thiaroye, survenu à l’aube du 1er décembre 1944, fut une tragédie humaine d’une rare cruauté. Des tirailleurs sénégalais, anciens combattants ayant participé à la libération de la France, furent abattus sans pitié alors qu’ils réclamaient simplement leur pécule et un traitement égal à celui de leurs frères d’armes français. Depuis, l’événement a été entouré d’un silence pesant, d’omissions volontaires et de récits officiels biaisés.
Lors d’une conférence de presse tenue ce vendredi, des historiens et archéologues sénégalais ont présenté les premières conclusions de leurs travaux, après la remise d’un livre blanc au président de la République, Bassirou Diomaye Faye. Parmi eux figuraient le Pr Mamadou Diouf, président du Comité de commémoration, la Pr Rokhaya Fall, présidente de la Commission établissement des faits, le Pr Jouga Benga, membre de la Commission traitement et exploitation, le Pr Moustapha Sall, président de la Commission archéologie, et la Dr Aïssata Thiam, archéologue chargée des relations extérieures. Ensemble, ils ont dévoilé des révélations glaçantes sur cette page sombre de l’histoire coloniale.
Le Pr Mamadou Diouf a dénoncé « une entreprise délibérée de dissimulation par l’administration française ». Selon lui, de nombreux documents relatifs à Thiaroye se trouvent encore dans des archives inaccessibles, parfois même en Allemagne. Il souligne que les autorités françaises de l’époque ont sciemment évité toute reconnaissance officielle, craignant de se retrouver devant un tribunal international similaire à celui de Nuremberg. À ce jour, personne ne peut affirmer avec certitude combien de tirailleurs ont été fusillés, torturés ou exécutés. « On n’en connaît ni le nombre exact ni les noms », déplore-t-il.
Les recherches archéologiques menées par le Pr Moustapha Sall et son équipe ont déjà permis des découvertes troublantes. Autour d’un vieux baobab considéré comme témoin du drame, plusieurs tombes ont été localisées. Les premières fouilles ont mis au jour sept corps dans des positions anormales, certains présentant des traces de balles réelles, d’autres des signes de mutilations, de clous incrustés ou encore des côtes manquantes. L’un des crânes retrouvés était ouvert, tandis qu’un autre corps semblait avoir été enterré vivant, la bouche grande ouverte. Tous portaient des insignes militaires, confirmant qu’ils étaient en service au moment de leur mort.
Ces éléments, d’une force symbolique et historique considérable, relancent la nécessité de poursuivre les investigations. Les chercheurs envisagent désormais d’élargir le périmètre des fouilles à d’autres sites comme le lycée de Thiaroye, le camp militaire ou encore le forail de Diamaguène. Des technologies modernes, notamment des radars de pénétration du sol capables d’explorer jusqu’à 20 mètres de profondeur, seront utilisées pour identifier d’éventuelles sépultures collectives.
La prochaine étape portera sur l’analyse génétique des victimes. « On peut encore extraire l’ADN de ces victimes », a assuré le Pr Moustapha Sall. Cette approche pourrait permettre d’identifier les tirailleurs inhumés anonymement et de restituer leur mémoire à leurs familles.
Pour le Pr Mamadou Diouf, la quête de vérité ne se limite pas à un devoir de mémoire. Elle ouvre aussi la voie à la justice historique. Une fois les faits établis, estime-t-il, les familles des victimes, mais aussi les États africains concernés, pourront légitimement réclamer réparation à la France pour ces crimes coloniaux restés impunis.
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