Examinée dans l’urgence, la deuxième loi de finances rectificative (LFR) de l’année 2025 a été adoptée hier par l’Assemblée nationale, au terme de débats particulièrement houleux. Le vote s’est déroulé dans un climat de fortes tensions, marqué par les critiques virulentes de l’opposition sur les conditions d’examen du texte et sur la lecture que le gouvernement fait de la situation économique et financière du pays.
La présidente du groupe parlementaire Takku-Wallu, Aïssata Tall Sall, a ouvert le front des critiques en dénonçant ce qu’elle considère comme un passage en force. Selon elle, les délais impartis aux députés étaient incompatibles avec un travail parlementaire sérieux. Elle a rappelé que le projet de loi, composé de 86 pages, a été transmis aux élus avant-hier à 13h04, alors même que la réunion de la commission était prévue à 15 heures. Pour l’ancienne ministre, il était matériellement impossible d’analyser un document d’une telle importance en moins de deux heures, ce qui, à ses yeux, porte atteinte à la mission constitutionnelle de contrôle de l’action gouvernementale dévolue aux parlementaires.
Au-delà de la forme, Aïssata Tall Sall s’est longuement attardée sur le fond du texte. Adoptée en Conseil des ministres le vendredi 26 décembre 2025, cette loi de finances rectificative ne comporterait, selon elle, aucune recette exceptionnelle, contrairement aux attentes suscitées après le récent déplacement du Premier ministre à Abou Dhabi. Elle a ainsi dénoncé ce qu’elle qualifie de contre-performances budgétaires, évoquant notamment un recul des recettes fiscales, un manque à gagner sur les recettes non fiscales, ainsi qu’une baisse significative des dons, aussi bien en capital que budgétaires.
Pour la députée de l’opposition, cette diminution des dons internationaux n’est pas anodine. Elle traduirait, selon elle, une perte de crédibilité et une perception négative du pays auprès de ses partenaires. Elle a estimé que les déclarations répétées du gouvernement sur l’existence de dettes cachées auraient contribué à fragiliser la confiance des bailleurs. Pour illustrer son propos, elle a eu recours à l’image de la « gribouille », cette enfant qui, pour échapper à la pluie, se jette dans le fleuve, afin de dénoncer une communication gouvernementale qu’elle juge maladroite et contre-productive.
Autre point de crispation soulevé par la présidente du groupe Takku-Wallu, le recours fréquent aux décrets. Elle a indiqué que cinq textes auraient été adoptés en seulement trois mois, un rythme qu’elle estime excessif et qui, selon elle, appelle une interpellation collective sur le respect de l’esprit du débat démocratique et du rôle du Parlement.
Face à ces attaques, la majorité parlementaire a fermement défendu la démarche du gouvernement. Le député Ayib Selim Daffé a rappelé que l’article 47 de la loi organique relative aux lois de finances prévoit explicitement le dépôt d’une loi de finances rectificative lorsque les équilibres budgétaires initiaux sont bouleversés. Il a souligné que la LFR traduit une hausse globale des recettes de 12,5 %, soit 484 milliards de francs CFA supplémentaires par rapport à 2024. Selon lui, le gouvernement a fait le choix de la transparence, de la sincérité budgétaire et de la rigueur, une approche qu’il a opposée aux pratiques passées, évoquant des emprunts contractés sans autorisation parlementaire.
Dans le camp de la majorité, la députée Béatrice Germaine Tening Faye a, pour sa part, insisté sur l’importance de renforcer l’évaluation des politiques publiques afin de mieux mesurer l’impact réel des dépenses de l’État. Une autre élue du parti Pasteef a formulé plusieurs recommandations axées sur la transparence budgétaire, la priorisation des investissements dans les secteurs clés comme les infrastructures, l’éducation et la santé, l’optimisation de la fiscalité, une gestion prudente de la dette et une implication accrue des acteurs locaux dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Des interrogations techniques ont également émergé au cours des débats. Le député Tafsir Thioye a attiré l’attention sur l’évolution du principal des emplois intérieurs, passé de 151 milliards de francs CFA dans la loi de finances initiale à 850 milliards dans la LFR. Il s’est interrogé sur la nature de ces montants et sur leur éventuelle intégration dans la dette bancaire, appelant à des clarifications afin de permettre aux citoyens de mieux comprendre la gestion des finances publiques.
Enfin, plusieurs députés, dont Thierno Alassane Sall, ont profité des discussions pour rappeler l’attente persistante de près de 16 000 fonctionnaires concernant le paiement de l’indemnité de logement. Ils ont souligné qu’il s’agit d’un engagement de l’État qui tarde à se concrétiser et qui continue de susciter frustration et incompréhension au sein de la fonction publique.