Le dossier AEE Power refait surface sur la scène publique, ravivant une controverse aux implications politiques, judiciaires et financières majeures. Au cœur de cette affaire figure un vaste marché public d’électrification rurale d’un montant global estimé à 91,8 milliards de FCFA, dont 37 milliards de FCFA ont déjà été décaissés à titre d’avance de démarrage. Selon L’Observateur, cette affaire met aujourd’hui aux prises l’Agence sénégalaise de l’électrification rurale (Aser), des responsables politiques et des acteurs de la société civile, dans un climat marqué par une véritable guerre de communiqués et d’interprétations opposées d’une même décision judiciaire.
Le Directeur général de l’Aser, Jean-Michel Sène, a récemment revendiqué ce qu’il présente comme une victoire judiciaire décisive. Dans une publication sur sa page Facebook, il affirme que la décision rendue par la Cour suprême mettrait un terme définitif à quinze mois de controverses, de batailles judiciaires et de campagnes de désinformation autour du projet AEE Power. Pour le patron de l’Aser, cette décision consacre la justesse de la position de son institution et ouvre ce qu’il qualifie de « temps de la vérité ».
Toujours selon L’Observateur, Jean-Michel Sène promet d’aller plus loin lors d’une conférence de presse annoncée, au cours de laquelle il entend dévoiler, dans le détail, les faits, les responsabilités et le modus operandi qui auraient entouré ce marché public. Il évoque même des tentatives d’enrichissement illicite « sur le dos des Sénégalais », qu’il présente comme des pratiques récurrentes dans certains projets publics. À l’en croire, l’Aser aurait mené une bataille judiciaire de longue haleine pour préserver l’intérêt général et défendre la régularité du processus d’attribution du marché.
Cependant, cette lecture triomphaliste est vivement contestée sur le plan politique. Aliou Diouf, responsable du parti La République des valeurs de Thierno Alassane Sall, a rapidement réagi pour démonter, point par point, la version avancée par le Directeur général de l’Aser. Dans une sortie au ton particulièrement incisif, il accuse Jean-Michel Sène de manipulation de l’opinion publique et de diversion.
Selon Aliou Diouf, la suspension du marché décidée par l’Autorité de régulation de la commande publique (Arcop) en octobre 2024 n’est plus d’actualité depuis plusieurs mois. Il rappelle qu’une ordonnance rendue le 21 février 2025 aurait déjà levé cette suspension, à la suite de l’introduction d’un « élément nouveau » par l’Aser elle-même. Dès lors, s’interroge-t-il, l’annonce d’une nouvelle levée de suspension serait dénuée de toute pertinence juridique et relèverait davantage de la communication politique que de l’information factuelle.
Pour le responsable de La République des valeurs, le véritable débat ne se situe pas sur le terrain procédural, mais bien sur le plan financier. « Le débat, ce n’est pas la suspension ou non du marché, c’est les 37 milliards », martèle-t-il. Il affirme qu’en dépit du décaissement de cette somme colossale, le programme d’électrification rurale n’en serait qu’à une phase expérimentale, couvrant à peine une quarantaine de villages après près de dix-neuf mois d’exécution. Une situation qu’il juge alarmante et difficilement justifiable au regard des ambitions initiales du projet.
Plus préoccupant encore, Aliou Diouf évoque la suspension des décaissements par la banque Santander, principal bailleur du projet, qui exigerait des clarifications sur l’utilisation des fonds déjà engagés. Cette dimension financière et opérationnelle, estime-t-il, est volontairement passée sous silence dans la communication de l’Aser, au profit d’annonces spectaculaires autour d’une décision judiciaire dont la portée réelle serait, selon lui, largement exagérée.
Au centre de cette controverse demeure la décision n°107-2024/ARCOP/DEF du 2 octobre 2024, par laquelle l’Arcop avait ordonné la suspension du marché à la suite d’un recours contestant la procédure d’attribution. C’est précisément l’interprétation et les conséquences de cette décision qui cristallisent aujourd’hui les divergences entre les différentes parties.
Pour les responsables de l’Aser, la page judiciaire serait définitivement tournée, ouvrant la voie à la poursuite sereine du projet. Pour leurs détracteurs, en revanche, les zones d’ombre persistent, notamment en ce qui concerne la gestion des 37 milliards de FCFA déjà décaissés et l’état réel d’avancement du programme d’électrification rurale. Une affaire qui, manifestement, est loin d’avoir livré tous ses secrets.