La scène politique sénégalaise est en ébullition depuis le samedi 8 novembre. En plein affrontement verbal, le Premier ministre Ousmane Sonko a lancé une accusation explosive contre Abdourahmane Diouf, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et actuel ministre de l’Environnement. Selon le chef du gouvernement, ce dernier aurait été éclaboussé par une affaire de surfacturation dans les marchés universitaires, ce qui aurait motivé sa mutation ministérielle.
Mais derrière ce coup de tonnerre politique, L’Observateur révèle une réalité bien plus nuancée. Une enquête fouillée du quotidien montre que les faits évoqués par le Premier ministre relèvent davantage d’un enchevêtrement de malentendus techniques, d’enjeux financiers et de rivalités politiques, que d’un véritable scandale financier avéré.
Une accusation à haute tension
Lors d’une récente sortie publique, Ousmane Sonko a affirmé que des pressions auraient été exercées sur Abdourahmane Diouf pour qu’il valide des marchés publics liés à la construction et à la réhabilitation d’infrastructures universitaires. Selon lui, la résistance du ministre à ces pressions aurait précipité son départ du ministère de l’Enseignement supérieur.
Ces déclarations ont immédiatement enflammé le débat public. D’autant que, quelques jours plus tôt, Abdourahmane Diouf s’était exprimé sur les ondes de RSI pour appeler au retour à un débat politique apaisé. L’ancien ministre, connu pour son ton mesuré et son attachement au dialogue, n’avait certainement pas anticipé un tel déferlement. Désormais, le débat a pris des airs de règlement de comptes à ciel ouvert entre deux figures majeures du régime.
Un projet colossal de 45 milliards FCFA
Au cœur de la polémique se trouve un projet d’envergure nationale d’un montant global de 45,3 milliards de francs CFA, destiné à moderniser les universités publiques du Sénégal. Le programme vise la construction et la réhabilitation de 143 bâtiments universitaires répartis entre Dakar, Saint-Louis, Thiès, Bambey, Ziguinchor, Diamniadio et l’Université virtuelle du Sénégal.
Ce chantier, voulu par le président Bassirou Diomaye Faye et piloté par la Primature, ambitionne de répondre à un problème récurrent : le manque criant d’infrastructures universitaires, souvent à l’origine de grèves et de tensions sociales dans le secteur de l’enseignement supérieur.
La DMCEES, cheville ouvrière du projet
Selon les informations de L’Observateur, la Direction de la Maintenance, des Constructions et des Équipements de l’Enseignement supérieur (DMCEES) a conduit la procédure administrative du projet, sous la supervision stricte de la Direction centrale des marchés publics (DCMP).
Tous les documents — procès-verbaux d’attribution, rapports d’évaluation, notes de validation — ont été signés conformément aux règles, sans intervention directe du ministre. Le rôle d’Abdourahmane Diouf, explique le journal, se limitait à suivre l’évolution du dossier et à parapher les contrats une fois la procédure finalisée. Autrement dit, il ne participait ni à la sélection des entreprises, ni à la fixation des coûts.
Une Primature de plus en plus interventionniste
Depuis l’installation du nouveau gouvernement, la Primature exerce un contrôle accru sur les grands projets publics. Ousmane Sonko a mis sur pied une équipe technique chargée de réévaluer les marchés hérités de l’ancien régime afin de prévenir toute dérive budgétaire.
C’est dans ce cadre que plusieurs entreprises attributaires — notamment Mega Plus, La Falaise, Sarre Technobat et CG2I — ont été convoquées à la Primature pour examiner l’ajout de prestations nouvelles non prévues initialement. Ce sont ces ajustements, selon les sources proches du dossier, qui auraient alimenté les soupçons de surfacturation évoqués par le Premier ministre.
Une affaire plus politique que financière ?
Cependant, les faits recueillis par L’Observateur tendent à démontrer que le projet n’a pas encore franchi le stade contractuel. Aucun document n’a été signé ni par le ministère, ni par les sociétés concernées. Le montant global de 45 milliards FCFA, arrêté depuis novembre 2024, est resté inchangé malgré plusieurs mois d’examen à la Primature.
Le financement, inscrit au budget après présentation à l’Assemblée nationale par l’ancien ministre des Finances Daouda Ngom, a été adopté dans la loi de finances, sans modification. D’où les interrogations du quotidien : « Comment un marché non encore signé peut-il être surfacturé ? Et sur quelle base une enquête peut-elle être ouverte sans engagement financier effectif ? »
Ces questions mettent en lumière le flou qui entoure cette affaire. Entre zèle administratif, contrôle politique et rivalités internes au pouvoir, la polémique semble révéler une bataille d’influence plus qu’un véritable scandale financier.