En marge du sommet Afrique-France organisé à Nairobi, une première historique sur le sol d’un pays anglophone, l’ancienne ministre sénégalaise des Affaires étrangères Aïssata Tall Sall a livré à Radio France Internationale une analyse approfondie des mutations géopolitiques qui redessinent les relations entre l’Afrique et ses partenaires traditionnels, au premier rang desquels figure la France.
Pour l’ancienne cheffe de la diplomatie sénégalaise, le choix du Kenya pour accueillir cette rencontre n’a rien d’anodin. Selon elle, le fait que ce sommet se déroule pour la première fois dans un pays anglophone traduit un basculement majeur dans les rapports de force et dans la manière dont la France est désormais perçue sur le continent africain. Pendant longtemps, Paris occupait une place centrale dans les relations diplomatiques, sécuritaires et économiques avec de nombreux États africains. Cette époque semble aujourd’hui révolue.
Aïssata Tall Sall estime que plusieurs signaux illustrent cette reconfiguration. Elle cite notamment la montée du souverainisme dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, l’évolution des opinions publiques africaines de plus en plus critiques à l’égard de la présence française, mais également le retrait progressif des bases militaires françaises en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal lui-même n’échappe pas à cette dynamique avec le départ de la présence militaire française de Dakar.
Dans ce nouveau contexte, l’ancienne ministre considère que la France est désormais obligée de repenser en profondeur son partenariat avec l’Afrique. Elle plaide pour une relation débarrassée des logiques d’influence exclusive héritées du passé colonial. Selon elle, l’heure est désormais à un partenariat fondé sur le respect mutuel et sur la défense des intérêts africains. Elle résume cette approche par une formule qu’elle revendique : « ni exclusivité, ni exclusion ».
Pour Aïssata Tall Sall, cette nouvelle doctrine signifie que les États africains doivent pouvoir entretenir des relations avec plusieurs puissances à la fois, sans être enfermés dans des alliances figées. L’Afrique, dit-elle en substance, entend désormais définir elle-même ses priorités stratégiques et choisir librement ses partenaires selon ses intérêts économiques, sécuritaires ou diplomatiques.
Toutefois, elle refuse l’idée d’une rupture totale avec Paris. Sur le plan économique, elle estime que la France conserve une influence importante et peut encore jouer un rôle utile auprès des grandes institutions internationales. Selon elle, Paris reste capable de porter la voix des économies africaines au sein des instances comme l’OCDE ou le G7, notamment sur les questions liées au financement du développement.
Elle souligne que de nombreux pays africains continuent de faire face à d’importantes difficultés d’accès aux financements internationaux. Dans ce contexte, la France pourrait contribuer à assouplir certaines règles économiques et financières mondiales afin de permettre aux États africains de mieux financer leurs infrastructures, leur industrialisation ou encore leur transition énergétique.
L’ancienne ministre évoque également les grands défis mondiaux, qu’il s’agisse du changement climatique, des crises sanitaires ou de la sécurité régionale. Sur ces dossiers, elle considère que la France peut encore jouer un rôle de facilitateur et de relais diplomatique, à condition d’accepter une relation désormais horizontale avec les pays africains.
La question sécuritaire occupe une place centrale dans son analyse. Aïssata Tall Sall rejette le terme de « chasse » des militaires français du Sénégal, qu’elle juge excessif et réducteur. Mais elle reconnaît néanmoins que le modèle des bases militaires étrangères est aujourd’hui fortement remis en cause sur le continent.
Selon elle, les menaces sécuritaires demeurent pourtant extrêmement sérieuses, notamment pour le Sénégal en raison de sa proximité avec le Mali, confronté depuis plusieurs années à l’expansion des groupes jihadistes. Face à cette réalité, elle estime nécessaire de changer totalement de paradigme sécuritaire.
Plutôt que des bases militaires permanentes, souvent perçues comme des instruments de protection des régimes politiques plus que des populations, elle défend une coopération davantage fondée sur le renseignement, l’anticipation et la discrétion opérationnelle. Pour elle, l’efficacité de la lutte contre le terrorisme passe désormais par des partenariats souples, capables d’identifier les menaces avant qu’elles ne se matérialisent.
C’est également cette vision qui explique, selon elle, la participation du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye au sommet Afrique-France de Nairobi. Alors que certains pourraient y voir une contradiction avec le discours souverainiste porté par le nouveau pouvoir sénégalais, Aïssata Tall Sall estime au contraire que cette présence s’inscrit dans une logique de souveraineté assumée.
Pour illustrer son propos, elle revient sur une expérience personnelle vécue lors d’un sommet Russie-Afrique auquel elle avait participé aux côtés de l’ancien président sénégalais Macky Sall. Ce qui l’avait particulièrement marquée, raconte-t-elle, n’était pas seulement la dimension politique ou économique de la rencontre, mais l’intervention du patriarche de l’Église orthodoxe russe, Cyrille.
Face aux délégations africaines, celui-ci avait insisté sur les valeurs supposément communes entre la Russie et l’Afrique et annoncé le développement d’églises orthodoxes sur le continent. Pour Aïssata Tall Sall, cet épisode révèle que l’influence russe en Afrique dépasse largement les seuls aspects militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit aussi dans une stratégie culturelle, religieuse et idéologique de long terme.
L’ancienne ministre considère ainsi que les grandes puissances déploient désormais des stratégies d’influence multiples en Afrique. Dans ce contexte, elle appelle les États africains à faire preuve de lucidité et de discernement afin de préserver leur autonomie stratégique.
Elle insiste néanmoins sur le fait qu’il ne s’agit ni de rompre avec la Russie ni de renouer avec une forme de dépendance envers l’Occident. La voie qu’elle défend est celle d’un équilibre diplomatique permettant au Sénégal et aux pays africains de dialoguer avec tous les partenaires internationaux, tout en restant attachés aux principes démocratiques et aux droits humains.
Selon elle, ces valeurs demeurent un élément fondamental des relations historiques entre l’Afrique, la France et les pays occidentaux. C’est précisément dans cette logique qu’elle interprète la participation du président Bassirou Diomaye Faye au sommet de Nairobi : non pas comme un reniement des ambitions souverainistes affichées depuis son arrivée au pouvoir, mais comme l’expression d’une diplomatie indépendante, pragmatique et pleinement assumée.
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