Economie
Austérité prêchée, prestige affiché : Marieme Gnagna Thiam alerte sur l’opacité et les incohérences de la gestion de la dette au Sénégal
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par
Diack
Marieme Gnagna Thiam, experte en finances publiques et chargée du département Finances à l’International Budget Partnership (IBP), tire la sonnette d’alarme sur ce qu’elle qualifie de double discours des autorités sénégalaises. Alors que le gouvernement appelle les citoyens à consentir des efforts budgétaires dans un contexte de crise de la dette, les dépenses de prestige se poursuivent, donnant le sentiment d’une rigueur à sens unique. « On ne peut pas demander aux Sénégalais de faire des efforts budgétaires et de faire des dépenses de prestige », tranche-t-elle.
S’exprimant en marge d’une session de formation sur les finances publiques au Sénégal, l’experte a livré une analyse critique de la gestion gouvernementale de la crise actuelle. Selon elle, le pays s’enfonce dans une situation financière sans précédent, marquée à la fois par une pression de remboursement extrêmement élevée et par un manque criant de transparence. À ses yeux, la difficulté majeure ne réside pas uniquement dans l’ampleur de la dette, mais dans l’incapacité — ou le refus — des autorités de rendre accessibles les données essentielles permettant aux citoyens de comprendre la gravité de la situation.
« Il y a une absence d’informations sur tout ce qui touche la question de la dette », dénonce Marieme Gnagna Thiam. Cette opacité ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif. Elle constitue, selon elle, un véritable déni démocratique. Comment justifier les sacrifices demandés à la population si celle-ci ignore l’ampleur réelle du problème ? Comment la société civile, les chercheurs ou les journalistes peuvent-ils jouer leur rôle d’accompagnement et de veille sans accès aux chiffres de base ? L’asymétrie d’information entre l’État et les citoyens transforme le débat public en exercice de spéculation permanente, nourri de fuites, de déclarations contradictoires et d’estimations approximatives.
Ce black-out informationnel est d’autant plus paradoxal que le Sénégal s’est engagé, auprès du Fonds monétaire international et de ses partenaires techniques et financiers, à améliorer sa gouvernance budgétaire. Or, les indicateurs disponibles sont loin d’être rassurants. L’Enquête sur le budget ouvert de 2023 avait déjà attribué au pays un score de 43 sur 100 en matière de transparence budgétaire, et un inquiétant 0 sur 100 pour la participation citoyenne. Aujourd’hui, alors que les enjeux sont encore plus élevés — près de 3 500 milliards de FCFA à rembourser sur deux ans, soit davantage que le budget annuel de l’État —, l’information se raréfie au lieu de circuler. « Il faut savoir que les autorités ont une visibilité sur la situation financière actuelle », rappelle pourtant l’experte, soulignant le déséquilibre entre ce que l’État sait et ce que la population ignore.
Au-delà de l’opacité, c’est la cohérence même du discours gouvernemental qui est mise en cause. « Il y a une dissonance dans le discours du gouvernement », affirme Marieme Gnagna Thiam. D’un côté, les autorités invoquent la rigueur, annoncent des mesures d’austérité et appellent à des efforts collectifs. De l’autre, elles maintiennent un train de vie jugé dispendieux : cérémonies fastueuses, voyages officiels en délégations pléthoriques, véhicules de fonction haut de gamme et signes extérieurs de privilèges qui heurtent l’opinion publique. Ces pratiques envoient à la population des signaux en totale contradiction avec l’appel au sacrifice. « Il faudrait que les efforts de rationalisation et de réduction de privilèges soient visibles dans la pratique des gouvernants », insiste-t-elle.
Cette incohérence ne relève pas seulement d’un problème d’image ou de communication. Elle mine la légitimité même des politiques d’austérité. L’histoire économique, rappelle l’experte, montre que les plans de rigueur ne peuvent réussir que s’ils sont perçus comme équitables. Lorsque les élites s’exemptent des efforts qu’elles imposent au reste de la société, le pacte social se fissure. La résignation peut alors céder la place à la colère, et l’acceptation au rejet. « Les plans d’austérité peuvent arriver », prévient-elle, mais sans exemplarité visible des dirigeants, ils risquent de provoquer une crise sociale susceptible d’aggraver encore la situation économique.
Le Sénégal garde en mémoire les conséquences sociales des politiques d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, imposées par les institutions de Bretton Woods. Ces mesures, perçues comme injustes, avaient entraîné une profonde déstabilisation sociale, dont les cicatrices sont encore présentes dans la conscience collective. Pour Marieme Gnagna Thiam, ignorer cette mémoire historique serait une erreur lourde de conséquences.
La question qu’elle pose — « Est-ce que nous devons tenir face à cette situation persistante ? » — résonne comme un avertissement. Jusqu’où le système peut-il résister à la combinaison d’une dette écrasante, d’une absence de transparence et d’une incohérence dans les choix politiques ? L’experte reconnaît que le plan de redressement présenté par les autorités est « assez solide », mais souligne que la marge de manœuvre reste extrêmement étroite. Cette marge, selon elle, ne peut être préservée que par une gestion à la fois rigoureuse, transparente et cohérente.
« L’État est en train néanmoins de faire des efforts », concède-t-elle. Mais tant que ces efforts resteront invisibles pour la majorité des citoyens, noyés dans un flot d’informations contradictoires et de signaux brouillés, la défiance continuera de croître. À l’heure où le pays fait face à des choix économiques décisifs, la transparence et l’exemplarité apparaissent moins comme des options que comme des conditions indispensables à la préservation de la stabilité sociale et démocratique.
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