L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla estime que le débat actuel autour des supposées « dettes cachées » contractées sous le régime de Macky Sall ne doit pas masquer ce qu’il considère comme le véritable danger économique pour le Sénégal : l’explosion continue de la dette extérieure publique et privée en monnaie étrangère.
Intervenant lors d’une rencontre d’experts organisée par le réseau IDEAS-Africa Network, l’économiste a dressé un constat particulièrement alarmant sur l’évolution de l’endettement sénégalais au cours des deux dernières décennies.
Selon lui, les « dettes cachées » souvent évoquées dans le débat public ne constituent qu’une partie limitée d’un problème beaucoup plus large. « Les dettes cachées ne sont pas l’arbre qui cache la forêt », a-t-il déclaré devant les participants.
Ndongo Samba Sylla affirme distinguer trois niveaux de crise dans le cas sénégalais. Le premier concerne les dettes cachées et les éventuelles irrégularités juridiques ou institutionnelles liées à certains emprunts contractés sous l’ancien régime. Le deuxième, qu’il juge beaucoup plus grave, est celui d’une dette extérieure devenue structurellement insoutenable. Enfin, le troisième niveau touche au fonctionnement du système de paiement international, qu’il considère défavorable aux pays déficitaires comme le Sénégal.
L’économiste estime que la dynamique d’endettement du pays s’est progressivement aggravée au fil des années. Selon ses chiffres, le stock de dette publique extérieure du Sénégal aurait été multiplié par onze entre 2006 et 2023.
Il souligne également que l’endettement du secteur privé en devises suit la même tendance haussière. À ses yeux, cette dépendance croissante à l’endettement extérieur expose fortement l’économie sénégalaise aux risques de change et aux tensions sur les marchés financiers internationaux.
Ndongo Samba Sylla rappelle qu’après les annulations de dette intervenues dans les années 2000, les ratios d’endettement avaient temporairement baissé avant de repartir fortement à la hausse. D’après lui, la dette publique extérieure représenterait aujourd’hui environ 80 % du revenu national brut, tandis que l’ensemble de la dette extérieure du Sénégal atteindrait près de 130 %.
L’économiste critique également la logique ayant guidé plusieurs grands projets financés par emprunts extérieurs durant les dernières années. Selon lui, de nombreux investissements ont été financés en dollars ou en devises étrangères alors qu’ils ne génèrent pas directement de recettes en devises.
Il cite notamment des infrastructures comme le Train Express Régional ou le Bus Rapid Transit Dakar, qui produisent essentiellement des revenus en francs CFA alors que leur remboursement doit être effectué en monnaie étrangère.
Pour Ndongo Samba Sylla, cette situation fragilise durablement les équilibres financiers du pays. Il considère que la capacité réelle d’un État à supporter une dette extérieure dépend moins de son taux de croissance économique que de sa capacité à générer des recettes d’exportation et des réserves en devises.
L’économiste avance également des projections qu’il juge préoccupantes concernant les échéances futures. Selon lui, entre 2024 et 2026, le Sénégal devrait rembourser environ 9,5 milliards de dollars au titre de sa dette extérieure, soit davantage que sur l’ensemble des douze années du régime Macky Sall où le service de la dette extérieure aurait représenté 7,3 milliards de dollars.
Il estime par ailleurs que si aucune nouvelle dette n’était contractée durant le mandat du président Bassirou Diomaye Faye, le pays devrait malgré tout rembourser près de 15 milliards de dollars au cours des prochaines années.
Face à cette situation, Ndongo Samba Sylla appelle à distinguer clairement les enjeux juridiques liés aux dettes cachées des enjeux macroéconomiques liés à la soutenabilité globale de la dette extérieure.
Il plaide pour l’organisation d’un audit citoyen de la dette sénégalaise afin d’évaluer précisément les conditions dans lesquelles certains emprunts ont été contractés ainsi que leur impact réel sur l’économie nationale.
L’économiste demande également l’ouverture d’une enquête interne au sein du Fonds monétaire international (FMI) concernant les programmes d’endettement validés entre 2011 et 2023. Selon lui, les institutions financières internationales ont accompagné et cautionné des politiques d’endettement aujourd’hui jugées excessives et potentiellement dangereuses pour la stabilité financière du Sénégal.