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Distribution de semences à Mabo : une polémique symptomatique d’un système à bout de souffle

La commune de Mabo, dans la région de Kaffrine, est devenue le théâtre d’un nouvel épisode de la crise silencieuse mais persistante qui gangrène la distribution des semences agricoles au Sénégal. Une vidéo virale montrant des sacs de graines d’arachide suspectées de mauvaise qualité an mis le feu aux poudres et ravivé un vieux débat sur la viabilité du système semencier national.

Dans plusieurs villages de Mabo, des producteurs, très en colère, ont catégoriquement refusé de recevoir les sacs incriminés, jugeant leur contenu impropre à la culture. Pour nombre d’entre eux, il ne s’agit pas d’un incident isolé. « Chaque année, la qualité des graines pose problème. Parfois, on nous les impose même si elles ne sont pas bonnes », déplore Thierno Dieng, président de l’Alliance nationale pour le développement rural (Ande rurale).

La gravité de la situation pousse certains à penser que Mabo n’est qu’un maillon visible d’une chaîne plus vaste de dysfonctionnements. « Ce qui est arrivé à Mabo peut se reproduire ailleurs. Ce sont les mêmes semences qu’on distribue partout au Sénégal », affirme Cheikh Cissé, secrétaire général des agriculteurs du bassin arachidier. Pour lui, les semences ne sont tout simplement plus viables.

Le véritable problème semble plus profond : il réside dans l’absence de reconstitution efficace du capital semencier national. Bien qu’un programme de relance soit officiellement confié à l’Institut sénégalais de recherches agricoles (Isra), ce dernier fait face à un déficit criant de moyens. Cheikh Cissé révèle que l’Isra dispose de variétés performantes capables de produire jusqu’à 5 tonnes à l’hectare, mais faute de financement, ces semences ne sont pas multipliées. « On continue à perdre 4 300 kg à l’hectare à cause de cette inaction », regrette-t-il.

Les critiques ne s’arrêtent pas à la production : la chaîne de contrôle elle-même est mise en cause. Thierno Dieng évoque des failles structurelles. « Il est facile pour un opérateur malhonnête de tromper la vigilance des commissions en plaçant des semences de mauvaise qualité au fond des sacs », soutient-il. Il plaide pour un renforcement du rôle des coopératives agricoles, seules selon lui capables de garantir une gestion transparente et durable du capital semencier. « Tant qu’on confiera la mission à des opérateurs privés mus par le profit, les dérives persisteront », prévient-il.

Le ministère de l’Agriculture, par la voix de Modou Diarra, chef du service départemental du développement rural de Mbirkilane, tente de calmer le jeu. Il soutient que les villages cités dans la vidéo virale n’avaient même pas encore reçu de semences au moment des faits. « Chaque année, des vidéos surgissent, mais la réalité est souvent tout autre », relativise-t-il.

Modou Fall, président de la Fédération des organismes privés stockeurs et transporteurs, va dans le même sens. Il rappelle que les opérateurs investissent massivement et qu’ils n’ont aucun intérêt à saboter leurs propres livraisons. « En cas d’anomalie, les sacs sont remplacés. Cela ne devrait pas devenir une affaire nationale », affirme-t-il.

À Ndiognick, un exemple de rigueur est avancé : un camion a récemment été refoulé après que du sable a été trouvé dans certains sacs. Un signal, selon le ministère, que les contrôles sont bien réels et que les abus ne sont pas tolérés.

Le débat dépasse largement la seule commune de Mabo. Il touche à la souveraineté agricole du Sénégal, à la sécurité alimentaire et à la survie de milliers de producteurs. À quelques jours du pic de l’hivernage, les perspectives restent préoccupantes : « Les semences sont vieilles, déstructurées. Il est trop tard pour espérer une amélioration cette année », lâche Cheikh Cissé, visiblement amer.

En attendant une réforme structurelle de la filière semencière et une véritable relance du capital de semences, la confiance des producteurs s’effrite, mettant en péril une campagne agricole déjà sous tension.

L’affaire de Mabo n’est pas qu’un simple couac logistique. Elle illustre un mal profond, celui d’un système semencier fragile, soumis à des intérêts divergents et à des failles multiples. Si rien n’est fait, c’est toute l’agriculture sénégalaise qui risque de semer dans le vent.


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