Le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics (BTP) sénégalais est à l’agonie. Étranglé par une dette colossale estimée à plus de 650 milliards FCFA, miné par des chantiers abandonnés, des salaires impayés et une trésorerie exsangue, il se trouve aujourd’hui au bord de l’effondrement. L’aide de 105 milliards FCFA inscrite dans la loi de finances rectificative adoptée le 28 juin 2025, censée servir de bouffée d’oxygène, est perçue par les professionnels du secteur comme un remède dérisoire à une gangrène généralisée.
Le drame se lit dans le paysage urbain : grues figées, chantiers à l’arrêt, machines rouillées, ouvriers renvoyés… À Rufisque, un ingénieur évoque une « hémorragie silencieuse du BTP sénégalais ». La crise n’est plus invisible. Elle est palpable, brutale, et suscite la colère de tout un écosystème. Selon les données de L’Observateur, des dizaines d’entreprises font face à des licenciements massifs, des retards de salaire, et des banques qui, face à l’insolvabilité, ferment leurs guichets.
Le secrétaire général du Syndicat national des travailleurs du BTP, Jaaraf Alassane Ndao, ne mâche pas ses mots. Pour lui, les 105 milliards annoncés ne sont qu’un signal d’abandon :
« Ce montant est insignifiant. Rien que pour sept entreprises, les dettes cumulées dépassent 250 milliards. C’est comme si on jetait un seau d’eau sur un incendie de forêt. »
Il exige un apurement total des dettes, la relance immédiate des chantiers et une politique claire de préférence nationale dans l’attribution des marchés publics. Mais plus encore, il dénonce une lenteur « criminelle » dans le décaissement des fonds.
Même constat du côté de Seydina Kounta, PDG de Bild Construction. Dans les colonnes de L’Observateur, il décrit un secteur littéralement abandonné par son principal moteur :
« Quand l’État arrête, tout s’arrête. Les équipements sont détériorés, les équipes dispersées, les machines rouillées. Redémarrer coûtera encore plus cher. »
Il pointe également les blocus provoqués par les enquêtes sur les surfacturations : si les audits étaient nécessaires, dit-il, ils auraient pu se faire sans paralyser tout le secteur. Résultat : les entreprises n’ont plus de rentrées, mais les banques continuent de réclamer les remboursements. Un cercle vicieux infernal.
Le BTP est un pilier central de l’économie sénégalaise. Il mobilise une main-d’œuvre massive, alimente des dizaines de filières (transport, matériaux, ingénierie, sous-traitance…) et structure l’aménagement du territoire. Sa paralysie représente donc bien plus qu’une crise sectorielle : c’est une menace sur l’ensemble du tissu économique national.
À court terme, ce sont des milliers d’emplois qui risquent de disparaître. À moyen terme, la chaîne de valeur complète du BTP pourrait se désintégrer. Et à long terme, c’est la capacité du Sénégal à mener ses propres projets d’infrastructures qui sera compromise.
Les professionnels du secteur attendent autre chose qu’un pansement budgétaire. Ils appellent à une restructuration profonde :
Apurement total et immédiat des dettes publiques ; Redémarrage des chantiers gelés ; Plan de soutien aux entreprises locales ; Assainissement clair des procédures de passation des marchés ; Et surtout, une relance ambitieuse à long terme appuyée par une stratégie industrielle nationale.
En l’absence de mesures fortes, les acteurs du BTP sénégalais préviennent : le secteur court vers un point de non-retour. L’enveloppe de 105 milliards FCFA, si elle n’est pas rapidement suivie d’actes concrets, risque de n’être qu’un répit éphémère avant l’effondrement total.