Un gigantesque marché de sel annoncé à 40 milliards de FCFA, une avance de 20 millions… et, au final, pas un seul gramme livré. C’est le feuilleton commercial et judiciaire qui s’est dénoué hier devant le tribunal des flagrants délits de Pikine–Guédiawaye, où comparaissait Aïssatou Forster, entrepreneure sénégalaise accusée d’abus de confiance par l’homme d’affaires ivoirien Yao L. Ouattara.
L’affaire, révélée par L’Observateur, avait tout d’un partenariat ambitieux entre Dakar, Kaolack et Abidjan. Elle s’est finalement transformée en deux ans d’attente, de rendez-vous manqués, de méfiance croissante et de soupçons, jusqu’à sa conclusion inattendue : une relaxe accordée à la prévenue grâce à un compromis financier trouvé in extremis.
Un partenariat transfrontalier né en 2023, mais vite enlisé
L’origine du différend remonte à octobre 2023. Depuis Abidjan, Yao L. Ouattara est mis en relation avec Aïssatou Forster, établie à Diamaguène. Le projet présenté est séduisant : acheminer du sel depuis Kaolack vers la Côte d’Ivoire dans le cadre d’un vaste marché estimé à près de 40 milliards de FCFA. Pour lancer les opérations logistiques, une avance de 20 millions de FCFA est demandée. Convaincu, Yao paie la somme sans se méfier.
Mais, de 2023 à 2025, le projet reste à l’arrêt total. Malgré des déplacements répétés, des discussions et des visites prévues sur les sites de production, rien ne bouge. Deux années passent sans qu’un seul sac de sel ne soit mis à disposition, ni même qu’une évolution concrète ne soit constatée.
De multiples visites à Kaolack… pour constater le vide
À la barre, le plaignant raconte ce qu’il qualifie de « calvaire administratif et logistique ». À plusieurs reprises, il se rend à Kaolack accompagné de son équipe afin de vérifier l’existence du stock promis ou l’avancement des opérations. Chaque fois, il fait face au même constat : aucun stock disponible, aucun matériel préparé, aucune logistique mise en place.
Parfois, les rendez-vous fixés depuis des semaines sont annulés quelques heures avant qu’il n’arrive sur place. Les réponses données par Aïssatou Forster sont alors jugées floues ou insuffisantes. À d’autres occasions, il dit avoir constaté que d’autres clients étaient reçus avant lui, malgré ses réservations confirmées.
Excédé, il résume la situation dans une phrase sans appel : « D’octobre 2023 à novembre 2025, je n’ai pas reçu un seul gramme de sel. »
Face à cette inertie, il finit par exiger le remboursement des 20 millions versés. Il affirme cependant que la prévenue n’a jamais manifesté la volonté de restituer l’argent.
À la barre, une jeune mère que la défense décrit comme débordée mais de bonne foi
Déférée le 4 décembre, Aïssatou Forster comparaît alors qu’elle vient tout juste d’accoucher d’un bébé âgé d’un mois. À la barre, elle reconnaît les retards accumulés, les malentendus, les difficultés techniques et l’absence de formalisation du partenariat. Elle conteste toutefois toute volonté de tromper son partenaire ivoirien.
Ses avocats insistent sur le caractère informel de l’accord conclu entre les deux parties, qui n’était encadré ni par un contrat structuré ni par une entreprise officiellement engagée. Ils évoquent également les lourdes charges familiales de leur cliente et sa fragilité psychologique liée à son accouchement récent, soulignant que son intention n’a jamais été de s’enrichir illégalement.
Un compromis financier obtenu à la dernière minute
Alors que le dossier semblait s’orienter vers une condamnation, un rebondissement survient : les avocats de la prévenue annoncent qu’un compromis a enfin été trouvé avec le plaignant. Aïssatou Forster s’engage à rembourser les 20 millions de FCFA d’ici mars 2026.
Le juge interroge le plaignant afin de savoir s’il pense possible d’obtenir un règlement plus rapide. Sa réponse, prudente, résume la relation chaotique entre les deux protagonistes : « À ce stade, je n’ai aucun élément qui me permet de l’affirmer. »
Une relaxe accordée en raison du contexte et de l’accord trouvé
Au regard de l’accord financier conclu, des circonstances personnelles particulières de la prévenue et du caractère informel du partenariat, le tribunal décide finalement de relaxer Aïssatou Forster. Cette relaxe n’est cependant pas totale : elle est conditionnée au remboursement intégral du préjudice subi.