Dans un plaidoyer incisif pour une refonte profonde de la gouvernance au Sénégal, Thiaba Kamara Sy a appelé à repenser les méthodes de travail et à construire un « collectif remarquable » capable de rompre avec les cycles de recommencement éternels. Invitée à s’exprimer sur les récentes annonces de réformes constitutionnelles et judiciaires du président Diomaye Faye, elle a souligné que la réussite d’un changement ne repose pas seulement sur le contenu des textes, mais aussi sur la manière dont ils sont élaborés et présentés aux citoyens.
Forte de son expérience au sein des comités de rédaction issus du dialogue national, Thiaba Kamara Sy a rendu un hommage appuyé à la « haute administration sénégalaise », saluant la compétence et le dévouement de ses agents. Toutefois, elle a déploré que les travaux d’experts se déroulent souvent « en vase clos », sans communication transparente ni implication des citoyens. Pour elle, l’absence de participation populaire transforme les réformes en « lapins sortis d’un chapeau », fragilisant leur légitimité et leur impact réel sur le pays.
L’experte a pointé du doigt un problème structurel majeur : le manque de vision à long terme. Selon elle, tout est guidé par l’urgence et le présent immédiat, reléguant la prospective au second plan. Ce défaut de planification entraîne un éternel recommencement à chaque alternance politique. Thiaba Kamara Sy illustre ce phénomène par une image forte : « À chaque changement de régime, le travail du personnel technique est balayé au profit de nouvelles nominations politiques, forçant l’administration à redémarrer de zéro. » Pour remédier à cette situation, elle préconise de s’appuyer non pas sur des « identités remarquables » isolées, mais sur un « collectif remarquable », cohérent et intentionnel, capable de maintenir une continuité administrative et institutionnelle.
Elle a également rappelé l’importance du Pacte de bonne gouvernance démocratique, signé par le président actuel et plusieurs autres candidats. Ce pacte, selon elle, constitue un engagement politique opposable et non une simple référence académique. Il prévoyait notamment la traduction des principes de rupture en plans d’action dès la première année du mandat et le recours systématique aux appels à candidature pour les hauts emplois publics. Or, Thiaba Kamara Sy constate que « malgré des centaines de nominations, nous sommes toujours dans l’ancien système » et que les appels à candidature promis n’ont pas été mis en œuvre.
L’experte a insisté sur l’impact anxiogène de cette situation pour de nombreux Sénégalais, qui peinent à percevoir une trajectoire claire du changement promis. Selon elle, la transformation du système ne peut se faire de l’intérieur sans embarquer « l’ensemble de la nation et ses forces vives ». Elle a mis en garde contre la tentation de la rapidité au détriment de l’inclusion et de la concertation nationale : « Quand on veut aller vite, on va seul. Mais si on veut aller loin, on y va ensemble », a-t-elle martelé lors de son intervention dans l’émission Grand Jury.
Pour Thiaba Kamara Sy, le Sénégal a aujourd’hui besoin d’un pilotage de l’action publique qui allie expertise technique, vision stratégique et engagement collectif. Sans cette approche, les réformes, aussi ambitieuses soient-elles sur le papier, risquent de rester lettre morte et de renforcer le sentiment d’urgence permanente qui handicape le pays depuis trop longtemps.