Mutation profonde ou schisme au sommet de l’État ?
Par Aly Saleh
La rupture politique au Sénégal entre dans une phase de clarification idéologique et de redistribution des cartes sans précédent. Les démissions en série enregistrées au sein des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), combinées à l’annonce de la création du nouveau parti de Bassirou Diomaye Faye, ce samedi 25 juillet, marquent un tournant décisif pour l’avenir de la gouvernance sénégalaise. Ce qui se joue à Dakar dépasse la simple crise partisane : c’est l’avènement d’une dualité inédite au sommet de l’État.
Le séisme au PASTEF : les raisons d’une fracture interne
La vague de départs qui secoue la formation d’Ousmane Sonko met en lumière des lignes de fracture profondes, nées de la confrontation entre la doctrine de l’opposition et les réalités de l’exercice du pouvoir.
Le passage de la contestation radicale à la gestion des affaires publiques a créé des tiraillements internes. Les démissions touchant la Jeunesse patriotique sénégalaise (JPS) révèlent un besoin de repositionnement face à un appareil d’État centralisé.
Pour de nombreux cadres techniques, le centre de gravité de l’action concrète s’est désormais déplacé vers la présidence de la République.
Entre realpolitik et résilience du « Projet »
Pour décrypter la portée de ces mouvements tectoniques, deux observateurs chevronnés de la scène politique sénégalaise apportent des éclairages complémentaires et nuancés.
Une rupture de gouvernance qui verrouille le jeu
À la question de savoir si ce mouvement traduit une rupture idéologique ou une stratégie concertée entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, Pape Amadou Fall invite à une lecture fine de la situation. Pour lui, l’évolution des statuts individuels a modifié la donne : « Ce qui est présentement, Diomaye, lui, n’est plus Sonko et Sonko n’est plus Diomaye. Ça, au moins, c’est acté. »
Cependant, le directeur de La Gazette écarte l’idée d’un reniement doctrinal formel : « Diomaye n’a pas dit qu’il opérait une rupture avec l’idéologie de la souveraineté, expression majeure du projet de PASTEF qui les a conduits au pouvoir. Il reste ancré, d’une certaine manière, dans ce projet. C’est peut-être dans la gouvernance de ce projet qu’il y a eu une mauvaise entente, entraînant ce que l’on peut qualifier aujourd’hui de rupture, mais pas sur le plan idéologique de manière formelle. »
Pape Amadou Fall souligne également que les cadres rejoignant le chef de l’État s’inscrivent davantage dans une logique d’action que dans un schisme doctrinal : « Ils ne viennent pas en brandissant une quelconque culture politique ; ils viennent simplement s’inscrire dans la démarche lancée par Diomaye Faye. »
Paradoxalement, cette dualité au sommet renforcerait le pouvoir en place face à ses opposants. Selon le journaliste, « cette démarche peut bien inquiéter l’opposition sénégalaise de manière générale, parce que la dualité Diomaye-Sonko est extrêmement présente et verrouille, d’une certaine manière, toutes les velléités de l’opposition ».
Un choc organisationnel, mais un noyau dur intact
Interrogé sur le risque d’une rupture de confiance avec la base historique de la Jeunesse patriotique sénégalaise (JPS), le journaliste-politologue Abdoulaye Mbow refuse de céder au catastrophisme, tout en reconnaissant les secousses internes.
« Ces départs pourraient, à mon sens, créer une déstabilisation de l’organisation interne du PASTEF à court terme », admet-il, avant d’ajouter : « Le remplacement des coordonnateurs et vice-coordonnateurs démissionnaires exigera du temps et de larges concertations afin d’éviter toute forme de frustration. »
Pour autant, Abdoulaye Mbow exclut un effondrement des fondations du parti : « Briser l’élan de confiance avec la base historique du PASTEF, je ne le pense pas. Le constat est que la majorité des fondateurs, des principaux responsables et de ceux qui se réclament de cette formation politique depuis des années restent au sein du PASTEF aux côtés d’Ousmane Sonko. Il ne faut certes pas minimiser ces départs, mais reconnaître que le noyau dur, le noyau central, demeure au PASTEF. »
Le politologue rappelle que le parti historique dispose également d’un contrepoids important : « Le lancement récent de la vente des cartes du parti génère actuellement une forte adhésion populaire et contribue à consolider ses rangs face aux défections. »
Vers un équilibre inédit ou de nouveaux rebondissements ?
Au regard de ces analyses croisées, le paysage politique sénégalais s’apprête à vivre des heures décisives. Deux trajectoires se dessinent désormais pour l’avenir du régime.
D’un côté, le scénario d’une coexistence pragmatique au sommet. Dans cette perspective, la nouvelle formation de Bassirou Diomaye Faye pourrait s’imposer comme un appareil politique élargi, capable d’attirer des technocrates et de stabiliser l’action gouvernementale, tandis qu’Ousmane Sonko continuerait d’incarner l’orthodoxie militante et populaire du PASTEF originel. Cette dualité continuerait alors de verrouiller l’espace politique face à une opposition en quête d’alternative.
De l’autre, le risque d’une fragmentation des forces de la majorité. Si les divergences de gouvernance évoquées par Pape Amadou Fall venaient à s’accentuer, la déstabilisation à court terme redoutée par Abdoulaye Mbow pourrait évoluer vers une rivalité ouverte. L’équilibre politique s’en trouverait profondément bouleversé, d’autant que le paysage reste mouvant. Comme le prévient le directeur de La Gazette, « l’on peut s’attendre à des rebondissements, parce qu’on parle d’une coalition très forte qui pourrait émerger dans les prochaines semaines ».
Le lancement officiel de la nouvelle formation présidentielle, ce samedi 25 juillet, pourrait ainsi constituer le point de départ d’une reconfiguration majeure de la vie politique sénégalaise.
Le Sénégal entre peut-être dans une phase politique inédite, marquée par une dualité au sommet de l’État dont les développements devront être suivis avec rigueur, prudence et sens de l’analyse, loin de toute précipitation.
Aly Saleh
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