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CONTRIBUTION

Institutionnaliser l’évaluation pour éviter le naufrage

L’évaluation des politiques publiques n’est plus un luxe technocratique. Elle constitue désormais une condition de survie pour l’État sénégalais, confronté à une dérive budgétaire sans précédent et à une désarticulation croissante entre ambition politique et efficacité institutionnelle. La Loi de Finances Rectificative 2025 envoie un signal d’alerte sévère : un déficit global atteignant 2 186,2 milliards FCFA, soit 8,8 % du PIB, bien au-delà des normes communautaires. Cette trajectoire n’est pas seulement financière. Elle révèle un État sans boussole évaluative, incapable de distinguer l’utile du superflu, ni d’opérer des arbitrages fondés sur des résultats.

L’endettement, devenu outil ordinaire de financement, illustre cette déconnexion. Le service de la dette atteint 1 787,1 milliards FCFA, dont 852,7 milliards pour les seuls intérêts. Cette pression absorbe près de 40 % des recettes budgétaires, traduisant une logique d’accumulation sans évaluation préalable de la valeur générée. Douglass North (1990) a montré que les performances économiques d’un État sont inextricablement liées à la qualité de ses institutions. Le Sénégal illustre aujourd’hui l’inverse : des instruments institutionnels incapables d’encadrer l’action publique, notamment dans l’analyse des projets financés par emprunt.

L’exécution budgétaire du premier trimestre 2025 révèle une gestion axée sur l’absorption des crédits, plutôt que sur la redevabilité des résultats. Le ministère de la Santé a mobilisé plus de 80 milliards FCFA sans qu’aucune donnée ne permette de mesurer l’impact sur les soins primaires, la rétention du personnel ou la performance hospitalière. Dans le secteur énergétique, les subventions croissantes ne sont adossées à aucun dispositif d’évaluation de l’équité d’accès ni de l’efficacité économique. L’État gère sans rétroaction, sans modélisation de l’effet des politiques, sans ancrage empirique dans la performance des institutions, comme le souligne Grindle (1997).

La révision à la baisse des recettes fiscales, ramenées à 2 584,8 milliards FCFA, reflète l’inefficacité d’un appareil fiscal mal outillé. L’absence d’évaluation ex ante empêche l’anticipation des décrochages. Une stratégie fiscale rationnelle suppose une capacité de prévision et de simulation fondée sur des évidences. Peters (2019) insiste sur la nécessité de systèmes d’apprentissage administratif pour gouverner dans l’incertitude. Le Sénégal peine encore à construire cet espace, préférant les déclarations de conformité à l’examen empirique de ses instruments budgétaires.

La prolifération des agences sans bilan documenté renforce l’opacité. Certaines structures continuent de recevoir des crédits inchangés, voire augmentés, sans obligation de produire une théorie du changement ni des indicateurs de performance. DiMaggio et Powell (1983) avaient déjà alerté sur la tendance des bureaucraties à mimer la conformité institutionnelle sans efficacité réelle — un phénomène d’isomorphisme qui caractérise aujourd’hui nombre d’organismes publics sénégalais. L’évaluation, dans ce contexte, devient l’outil permettant de distinguer la structure utile de la coquille vide.

Les cellules d’évaluation dispersées entre la Présidence, la Primature et l’Assemblée nationale opèrent sans cadre unificateur. Elles produisent des rapports sans valeur stratégique, non intégrés aux cycles budgétaires, et rarement pris en compte dans les réformes sectorielles. L’absence d’un organe central indépendant empêche toute montée en puissance institutionnelle. Comme le soutiennent Andrews et al. (2017), la capacité de l’État à produire des politiques efficaces repose sur des dispositifs d’apprentissage adaptatif, conditionnés par l’usage d’informations crédibles et systématisées.

Le contraste est saisissant avec la Vision 2050, adoptée en 2024, qui engage le pays dans une transformation structurelle. Les allocations budgétaires actuelles n’intègrent ni les cibles opérationnelles de cette stratégie, ni une hiérarchisation de l’impact sectoriel. Meyer et Rowan (1977) rappelaient que la formalisation sans instrumentation évaluative conduit à des structures mythiques, détachées des réalités. C’est exactement ce que vit le Sénégal : un discours stratégique ambitieux, appuyé sur des instruments obsolètes ou absents.

D’autres pays africains ont démontré que l’évaluation peut transformer les pratiques étatiques. Le Kenya conditionne certains financements à des résultats mesurés. L’Ouganda impose l’évaluation préalable des projets d’envergure. Le Rwanda intègre des contrats de performance directement dans la planification. Ces dynamiques sont structurantes car elles s’appuient sur des lois-cadres, des institutions pérennes et une logique de redevabilité publique. Goldman et al. (2018) soulignent que l’émergence de systèmes nationaux d’évaluation efficaces repose sur une combinaison entre volonté politique, capacité technique et pression sociale.

Le Sénégal a l’occasion d’initier une rupture. Une loi-cadre sur l’évaluation pourrait définir les responsabilités, les obligations de transparence, les cycles d’intégration budgétaire et les critères d’objectivation des politiques. Elle pourrait s’accompagner d’un organe autonome, doté de ressources, capable de produire des méthodologies communes et de garantir l’indépendance des analyses. Picciotto (2013) a démontré que l’indépendance des mécanismes évaluatifs détermine leur influence sur les réformes.

À court terme, un décret d’application pourrait rendre obligatoire l’inclusion de modules évaluatifs dans les revues budgétaires sectorielles. À moyen terme, chaque ministère devrait institutionnaliser une unité d’évaluation adossée à la planification. Ces cellules devraient produire annuellement un rapport public structuré sur les effets et l’efficience de leurs interventions. À long terme, une culture de l’usage de l’évidence devra se substituer à la logique de conformité déclarative. Comme l’affirmait Fischer (1998), toute réforme durable repose sur un changement cognitif dans les modes de légitimation des politiques publiques.

Il devient donc impératif que les évaluations ex post soient rattachées aux débats parlementaires, que les indicateurs de valeur publique deviennent centraux dans les arbitrages, et que l’administration dispose d’un référentiel commun d’évaluation. Le pilotage stratégique d’un État ne peut plus se contenter d’un suivi mécanique de l’exécution financière. Il doit s’appuyer sur des savoirs situés, comparables et interprétables, comme l’avaient recommandé Schön et Argyris (1996) et Ba (2021).

Institutionnaliser l’évaluation au Sénégal n’est pas un ajustement technique. C’est une réforme systémique, qui engage la soutenabilité financière, la crédibilité des institutions et la cohésion sociale. Sans cela, l’État continuera de fonctionner dans le brouillard, sans cap, sans boussole, avec pour seul horizon l’aggravation du déficit, l’effritement de la confiance publique et la désorientation de l’action gouvernementale.

Dr. Abdourahmane Ba

Expert en Développement International, Politiques Publiques, Management et Suivi-Évaluation


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