Monsieur le Ministre,
Au moment où vous prenez fonction, permettez-moi de vous adresser ces quelques mots, non seulement en tant que professionnel des médias, mais en tant que citoyen attaché au rôle que joue une presse libre, pluraliste et économiquement viable dans notre démocratie.
Vous arrivez à ce poste porteur d’un profil singulier. Vous êtes un homme de lettres, un universitaire, un esprit formé à la lecture patiente des textes et des situations. Vous savez donc mieux que quiconque qu’une société se juge aussi à la manière dont elle traite ceux qui la racontent. C’est à l’intellectuel autant qu’au ministre que cette lettre s’adresse.
Vous héritez d’un département stratégique à un moment particulier de notre histoire médiatique. Disons les choses simplement : vous héritez d’un champ de ruines relationnelles.
Depuis 2024, les relations entre l’État et une grande partie de la presse privée se sont profondément dégradées. Ce qui aurait dû être un débat légitime sur la régulation, la professionnalisation et la modernisation du secteur s’est transformé en crise de confiance,
dont les conséquences humaines, économiques et démocratiques sont aujourd’hui visibles.
Durant ces deux dernières années, l’essentiel du tissu médiatique privé a basculé dans la survie. Des entreprises de presse parmi les plus anciennes et les plus structurées du pays sont aujourd’hui en faillite, en dépôt de bilan ou en restructuration forcée – réduisant les salaires de leurs équipes de 10 à 25 % quand elles ne les licencient pas par vagues. Beaucoup imputent cette hécatombe moins à la conjoncture qu’aux « sanctions politiques » qui ont frappé le secteur : conventions publicitaires annulées du jour au lendemain, créances de l’État gelées, fonds d’appui bloqués, redressements fiscaux brandis comme des armes. Jusqu’à l’organe d’autorégulation de la profession, le CORED, contraint de fermer ses bureaux, son personnel accumulant quatorze mois d’arriérés de salaires faute d’avoir reçu les dotations que la loi lui garantit pourtant.
Mais Monsieur le Ministre, permettez-moi de descendre des chiffres vers les vies. Car derrière chaque bilan déposé, il y a des foyers qui ont basculé. Et, c’est cela qui motive plus ma lettre.
Il y a ce reporter qui, après quinze ans de métier, n’ose plus rentrer chez lui à l’heure du loyer. Cette technicienne qui a retiré ses enfants de l’école privée en cours d’année, faute de pouvoir payer le troisième trimestre. Ce cameraman qui a vendu son matériel personnel pour soigner un parent, parce que la couverture sociale de son entreprise n’existait plus que sur le papier.
Ces pères et ces mères de famille qui, au moment de la Tabaski ou de la rentrée scolaire, ont dû baisser les yeux devant leurs enfants, eux dont le métier est précisément de regarder la société en face. Des chefs de famille respectés dans leurs quartiers, réduits à emprunter pour tenir, à différer les ordonnances, à vivre de la solidarité de proches qui n’en peuvent plus eux- mêmes. Et il y a ce que le syndicat de la profession, le Synpics, nomme pudiquement « l’exode silencieux » : une génération de journalistes expérimentés qui quitte le métier vers la communication, vers l’étranger, vers n’importe quoi qui paie, pendant que les jeunes diplômés hésitent désormais à y entrer. Un pays qui laisse partir ses journalistes formés ne perd pas seulement des emplois. Il perd de la mémoire, du discernement, et des années de vigilance démocratique qu’aucun budget ne reconstituera.
Cette réalité ne peut être ignorée. Elle ne doit plus jamais être minimisée. On peut débattre de tout – des textes, des fonds, des critères. On ne débat pas de la dignité d’un travailleur. Que l’on me comprenne bien. L’État a le droit, et même le devoir, de réguler le secteur des médias. Les entreprises de presse doivent répondre à des exigences de transparence, de professionnalisme et de conformité fiscale. La presse sénégalaise n’est pas au-dessus de la loi, et elle ne demande pas à l’être.
Mais la régulation ne prospère pas dans la confrontation permanente. Les annulations de conventions publicitaires, les blocages du Fonds d’appui et de développement de la presse, les controverses autour de la reconnaissance des médias, les contentieux fiscaux brandis comme des armes, le sentiment d’exclusion d’une partie de la presse privée des dispositifs de communication publique : tout cela a installé une suspicion réciproque dont personne ne sort gagnant. Réguler n’est pas punir. Exiger n’est pas asphyxier.
Une démocratie forte n’a pas besoin d’une presse docile. Elle a besoin d’une presse libre. Et une presse libre ne survit pas durablement dans la précarité économique, car un journaliste qui craint pour son salaire finit par craindre pour ses questions.
Monsieur le Ministre, j’ai lu avec attention vos premiers mots. Vous avez inscrit parmi vos priorités « la promotion d’un paysage médiatique libre, professionnel et responsable ». Vous avez lancé un appel à la concertation de toutes les parties prenantes. Ces mots sont les bons.
Ils sont exactement ceux que le secteur espérait entendre depuis deux ans.
Mais vous savez, en homme de culture, que les mots n’engagent que lorsqu’ils deviennent des actes. Permettez-moi donc de prendre les vôtres au sérieux, c’est-à-dire au mot. La concertation que vous appelez de vos vœux a besoin d’un cadre, d’un calendrier et d’un
contenu. Les organisations professionnelles, les entreprises de presse, les syndicats, les régulateurs et l’État doivent se retrouver autour d’une même table – vite, et pour de bon. Les chantiers sont connus :
– la soutenabilité économique des entreprises de presse ;
– les modalités de financement public du secteur ;
– le règlement des créances dues aux entreprises de médias ;
– la fiscalité applicable à la presse ;
– les critères de reconnaissance et d’accompagnement des médias ;
– l’accès équitable à la communication publique ;
– les défis posés par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, en lien avec votre collègue chargé des Télécommunications et du Numérique.
Ces sujets méritent mieux que des affrontements à distance. Ils méritent un dialogue sincère, et les cent premiers jours d’un ministre sont le moment où ce geste a le plus de force. Après, les habitudes reprennent leurs droits.
Vous occupez par ailleurs une position singulière : vous êtes à la fois le ministre de la Communication et le porte-parole du Gouvernement. Vous portez la parole de l’État, et vous avez la charge de garantir l’espace de ceux dont le métier est de la questionner. Certains y verront une contradiction. J’y vois plutôt un test et une chance : nul mieux que vous ne peut prouver que la parole publique et la presse libre ne sont pas des adversaires, mais les deux poumons d’un même espace démocratique.
La presse sénégalaise n’est pas parfaite. Elle a ses faiblesses, ses contradictions, ses responsabilité, et elle devra, elle aussi, balayer devant sa porte. Mais elle demeure l’un des piliers de notre démocratie. L’affaiblir durablement, c’est affaiblir l’espace public lui-même.
Votre prédécesseur aura marqué son passage par une période de tensions qui a profondément divisé le secteur. L’histoire vous offre la possibilité d’incarner autre chose : le temps de l’apaisement, de l’équité et de la reconstruction. L’histoire retient rarement les conflits ; elle retient ceux qui ont su les dépasser.
Que votre magistère soit donc placé sous le signe du dialogue plutôt que de la confrontation, de l’inclusion plutôt que de l’exclusion, de la concertation plutôt que de la défiance. Parce qu’au final, lorsque la presse et l’État cessent de se parler, c’est toujours la démocratie qui finit par perdre.
Avec mes respectueuses salutations,
Adama Sow
Journaliste, communicant et citoyen
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