Economie
Sénégal : la crise politique entre Diomaye et Sonko éclipse les discussions cruciales avec le FMI sur la « dette cachée »
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par
Le Dakarois
Alors que le Sénégal tente de rassurer ses partenaires financiers après la découverte de 7 milliards de dollars de dettes non déclarées laissées par l’ancien régime, une crise politique au sommet de l’État vient assombrir les perspectives des discussions en cours avec le Fonds monétaire international (FMI). Les tensions, longtemps évoquées en coulisses entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko, ont éclaté au grand jour cette semaine, faisant craindre un affaiblissement de la cohésion gouvernementale à un moment critique.
La rupture est apparue lorsque le parti Pastef, dirigé par Sonko, a rejeté la décision du chef de l’État de prendre la tête de la coalition politique élargie qui avait porté les deux hommes au pouvoir en 2024. Ce refus a mis en évidence une rivalité jusque-là contenue, alimentée par des visions divergentes sur la conduite économique et politique du pays. Pour plusieurs observateurs, l’enjeu immédiat dépasse la simple querelle interne : il s’agit désormais de savoir si l’exécutif possède encore la stabilité suffisante pour mener les réformes complexes exigées par les partenaires financiers.
« La crise de la dette est passée au second plan et c’est la crise politique qui est devenue la priorité », analyse Ousmane Ndiaye, politologue basé à Paris et spécialiste du recul démocratique en Afrique. Cette impasse survient alors que le FMI a suspendu l’année dernière un programme de 1,8 milliard de dollars et que le pays cherche désespérément à rétablir sa crédibilité budgétaire après la révélation du passif caché de l’ancien pouvoir.
L’incertitude a été accentuée par les récentes déclarations d’Ousmane Sonko, qui a publiquement rejeté l’idée d’une restructuration de la dette lors d’un rassemblement à Dakar. Ses propos ont immédiatement pesé sur les marchés : les eurobonds sénégalais ont reculé, avant de se stabiliser légèrement lorsque le FMI a annoncé que les discussions se poursuivraient dans les prochaines semaines et qu’une nouvelle analyse de viabilité de la dette était en cours de finalisation. Les rendements restent toutefois nettement plus élevés qu’avant l’intervention de Sonko, signe d’une nervosité persistante.
Selon plusieurs experts, l’opposition du Premier ministre à une restructuration de la dette traduit la volonté de tenir sa promesse électorale de préserver la « souveraineté économique » du pays. Pour Amaka Anku, directrice Afrique chez Eurasia Group, cette posture s’explique par la crainte que le Sénégal devienne dépendant d’un financement extérieur conditionné par le FMI. Mais cette ligne politique risque de renforcer au sein de l’institution les doutes sur la capacité du gouvernement à adopter les mesures budgétaires nécessaires, notamment la réduction des dépenses publiques.
Eurasia estime désormais à 60 % la probabilité que le Sénégal finisse par accepter un programme du FMI impliquant une restructuration de la dette, soit en raison d’un durcissement des conditions de financement internationaux, soit en cas de départ du Premier ministre, ce qui faciliterait les arbitrages budgétaires que l’exécutif peine actuellement à trancher.
Le discours prononcé par Ousmane Sonko devant des milliers de sympathisants à Dakar a aussi soulevé des interrogations politiques immédiates. Pour Alioune Tine, fondateur du think tank AfrikaJom Center, l’événement ressemblait davantage à un lancement de campagne présidentielle qu’à une simple mobilisation partisane. « C’était presque du style américain. C’était clairement Sonko qui disait : ‘Je suis candidat pour 2029’ », explique-t-il.
Le duo Faye-Sonko, porté par une dynamique insurrectionnelle et populaire, avait renversé l’équilibre politique en 2024 lorsque Faye, jusqu’alors détenu, était devenu l’un des présidents les plus jeunes du continent avec le soutien déterminant de Sonko, écarté de la course en raison d’une condamnation pour diffamation. Mais selon Ousmane Ndiaye, les tensions actuelles trouvent racine dans un déséquilibre de légitimité : Sonko, figure dominante du mouvement, « a toujours considéré qu’il resterait la force directrice derrière Faye », tandis que ce dernier cherche désormais à exercer pleinement les prérogatives de sa fonction.
La situation politique s’est encore complexifiée après que la Cour suprême a confirmé une peine de six mois de prison ferme pour diffamation contre Ousmane Sonko, une décision qui pourrait le rendre inéligible pour la présidentielle de 2029. « Cette incertitude juridique redessine déjà le champ de bataille politique, ouvrant potentiellement la voie à un second mandat pour Faye si Sonko est empêché de concourir », souligne Ndiaye.
Au moment où le Sénégal tente de négocier son avenir économique avec le FMI, l’émergence de cette lutte interne pour le leadership risque de compromettre les marges de manœuvre du pays. Entre la nécessité de rassurer les investisseurs, l’urgence d’assainir les finances publiques et les calculs politiques en vue de 2029, la trajectoire du Sénégal demeure suspendue à la capacité de son exécutif à surmonter ses divisions internes.
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