La nouvelle junte militaire arrivée au pouvoir en Guinée-Bissau continue de renforcer son emprise sur le pays. Après l’investiture jeudi du général Horta N’Tam à la tête d’un Haut commandement militaire pour la restauration de l’ordre (HCM), les putschistes ont nommé vendredi Ilidio Vieira Té au poste de Premier ministre et ministre des Finances. Cette série de décisions intervient dans un climat marqué par la condamnation internationale et la suspension immédiate du pays par l’Union africaine (UA).
Le général Horta N’Tam, jusqu’alors chef d’état-major de l’armée de terre, a été désigné jeudi pour diriger une transition politique de douze mois. Dès le lendemain, il a signé un décret portant nomination d’Ilidio Vieira Té, dernier ministre des Finances du président déchu Umaro Sissoco Embaló. Lors d’une discrète cérémonie à Bissau, le chef de la junte a salué le « bon travailleur » avec lequel il entend « continuer à travailler dans un même navire », signalant ainsi la volonté du nouveau pouvoir de maintenir certains cadres de l’ancienne administration.
Cette nomination n’a toutefois pas empêché la réaction immédiate de l’Union africaine. Mahamoud Ali Youssouf, président de la commission de l’UA, a annoncé vendredi la suspension totale de la Guinée-Bissau de toutes les instances de l’organisation. Dénonçant les atteintes graves à l’ordre constitutionnel, l’UA s’est alignée sur les nombreuses préoccupations exprimées par la communauté internationale.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a pour sa part souligné que depuis le putsch, au moins 18 personnes ont été arbitrairement détenues. Parmi elles figurent des membres du gouvernement, des magistrats et des responsables de l’opposition. L’ONU se dit particulièrement préoccupée par les « violations des droits de l’Homme » observées depuis mercredi.
Malgré ce contexte tendu, la capitale Bissau a retrouvé une certaine normalité vendredi. Les activités commerciales ont repris, tout comme la circulation. Le dispositif sécuritaire déployé au lendemain du coup d’État a été partiellement levé. Les militaires ont également suspendu le couvre-feu nocturne imposé mercredi et ordonné la réouverture des frontières, des écoles, des marchés et des institutions privées. Toutefois, sur le terrain, la situation économique reste précaire. Nombreux sont les habitants, comme Boubacar Embalo, jeune commerçant ambulant, qui peinent à reprendre leurs activités.
Sur le plan politique, l’ex-président Umaro Sissoco Embaló, renversé puis brièvement détenu par les militaires, a trouvé refuge au Sénégal où il est arrivé jeudi soir à bord d’un avion affrété par Dakar. Le Sénégal, membre du « comité de médiation restreint » de la Cedeao, suit de près la situation. Vendredi, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a dénoncé ouvertement ce qu’il qualifie de « combine » destinée à interrompre le processus électoral en Guinée-Bissau. Selon lui, il est impératif de reprendre le décompte des voix et de « dire qui a gagné » les élections présidentielle et législatives du 23 novembre.
Ousmane Sonko a également appelé à la libération des personnes arrêtées, en particulier celle de Domingos Simões Pereira, figure majeure de l’opposition bissau-guinéenne et leader du PAIGC, qui n’était même pas candidat à l’élection. Écarté de la présidentielle pour dépôt tardif de dossier, Pereira avait soutenu le candidat de l’opposition Fernando Dias. Ce dernier affirme avoir remporté l’élection et accuse l’ancien président Embaló d’avoir orchestré le coup d’État pour empêcher l’annonce des résultats.
La crise en cours s’ajoute à une longue histoire d’instabilité politique en Guinée-Bissau. Depuis son indépendance du Portugal en 1974, le pays a connu quatre coups d’État réussis et de nombreuses tentatives avortées. Cette fragilité interne a favorisé l’installation durable de réseaux de narcotrafic, utilisant le pays comme point de transit pour la cocaïne en provenance d’Amérique latine à destination de l’Europe. Certains responsables militaires et hauts fonctionnaires ont même été cités dans ces trafics au fil des années, contribuant à maintenir le pays dans un cycle de turbulences politiques et économiques.
La situation actuelle laisse planer de nombreuses incertitudes sur l’avenir du processus démocratique bissau-guinéen, tandis que la pression régionale et internationale s’accentue pour un retour rapide à l’ordre constitutionnel.