L’affaire visant le chroniqueur Badara Gadiaga, initialement poursuivi pour « discours contraires aux bonnes mœurs », prend une tournure judiciaire inattendue. En quelques jours, l’information judiciaire s’est considérablement complexifiée par l’ajout de nouvelles accusations que la défense qualifie de « manœuvre destinée à forcer un mandat de dépôt ».
Lors de sa première garde à vue, Badara Gadiaga n’était retenu que pour des propos jugés attentatoires à la morale. Mais lors de sa présentation au parquet, le dossier s’est enrichi de plusieurs chefs d’inculpation : diffusion de fausses nouvelles, offense à une personne exerçant les prérogatives du chef de l’État, et surtout l’invocation de l’article 80 alinéa 2 du Code pénal.
Cet article prévoit de lourdes sanctions — allant d’un à cinq ans de prison — contre quiconque reçoit ou sollicite des fonds pour se livrer à une propagande de nature à compromettre la sécurité publique ou à jeter le discrédit sur les institutions.
Pour les avocats du chroniqueur, cette nouvelle incrimination n’est pas anodine. Selon eux, elle vise à faire entrer le dossier dans le champ d’application de l’article 139 du Code de procédure pénale, qui rend obligatoire le mandat de dépôt pour les délits visés entre les articles 56 et 100 du Code pénal. « C’est un glissement de qualification destiné à contraindre le juge à l’emprisonner », dénoncent-ils.
En toile de fond, une confusion autour de transactions électroniques est au cœur de ce retournement. Les enquêteurs ont en effet pointé des mouvements d’argent effectués via la société « GSIE ». Des extraits bancaires mentionnant des flux de plusieurs millions de francs CFA ont alimenté le soupçon de financement occulte ou de blanchiment.
Or, selon la défense, cette interprétation relève d’une incompréhension grossière du fonctionnement des services de monnaie électronique au Sénégal. GSIE Technology, créée en 1996 par Antoine Ngom, est un prestataire technique qui fait l’interconnexion entre banques et plateformes de paiement comme Orange Money ou Wave. Concrètement, lorsqu’un client effectue un transfert « BANK TO WALLET » depuis son compte bancaire vers son portefeuille mobile, GSIE apparaît mécaniquement comme opérateur technique du mouvement.
En l’espèce, Badara Gadiaga est titulaire d’un compte à l’Acep, partenaire de GSIE. Le chroniqueur, bénéficiaire d’un prêt bancaire, a simplement transféré ses propres fonds vers son compte Orange Money. Ses conseils affirment qu’il ne s’agit pas de ressources occultes, mais d’un prêt personnel parfaitement tracé.
L’accusation selon laquelle il aurait « transféré depuis le compte bancaire de sa société GSIE, logé à la Banque Atlantique, des montants cumulés de 9 millions » est donc, selon les avocats, sans fondement : « Badara Gadiaga n’a aucun lien de propriété ou de gestion avec GSIE Technology. Les enquêteurs ont pris la plateforme d’intermédiation pour une société écran », martèle la défense.
Ce qu’elle présente comme une « erreur de lecture » a pourtant suffi à renforcer les soupçons de propagande subventionnée et à alourdir les chefs d’accusation. Depuis, plusieurs rumeurs ont été alimentées sur les réseaux sociaux, certains affirmant que « le compte Orange Money de Gadiaga va parler ». Ses conseils dénoncent une « intoxication médiatique » et rappellent que l’origine des fonds est parfaitement justifiable et n’a rien d’illégal.
Si le juge suit le réquisitoire du parquet, la procédure pourrait déboucher sur un mandat de dépôt automatique. Ce scénario interroge sur les motivations réelles qui entourent cette affaire et sur la célérité avec laquelle l’information judiciaire a évolué. Pour l’heure, la défense se prépare à contester vigoureusement la qualification pénale retenue, qu’elle estime juridiquement fragile et matériellement infondée.