Le Sénégal se dirige vers une zone de turbulences financières majeures. Dans une analyse approfondie de la loi de finances rectificative 2026, l’économiste et banquier d’affaires Seydina Alioune Ndiaye dresse un tableau alarmant de la situation budgétaire et financière du pays. Selon lui, les difficultés attendues en 2026 seront « pires qu’en 2025 » et exposent le Sénégal à un risque réel de défaut de paiement dès le premier trimestre de l’année prochaine, si aucune restructuration profonde de la dette n’est engagée de toute urgence.
L’échéance la plus critique est clairement identifiée : le mois de mars 2026. À cette période, le service de la dette atteindra un niveau record estimé à 747 milliards de francs CFA, un montant largement supérieur aux capacités de trésorerie de l’État. Le point culminant de cette tension financière est fixé au 13 mars 2026, date à laquelle le Sénégal devra rembourser un Eurobond d’un montant de 219 milliards de francs CFA. Or, comme le souligne l’expert, les recettes fiscales mensuelles moyennes du pays ne dépassent guère 350 milliards de francs CFA, ce qui rend l’arithmétique budgétaire tout simplement intenable.
Cette situation critique s’inscrit dans un contexte d’endettement massif. Selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), la dette publique du Sénégal atteint désormais 132 % du produit intérieur brut. Pour la seule année 2026, l’État devra faire face à un besoin de refinancement évalué à 6 075 milliards de francs CFA. Pour Seydina Alioune Ndiaye, associé du cabinet Senquant, ces chiffres traduisent un état de stress financier aigu, aggravé par la perte de confiance des marchés internationaux.
L’échec des négociations avec le FMI en novembre dernier a constitué un tournant négatif. Il a provoqué un net refroidissement des investisseurs et un véritable krach sur les Eurobonds sénégalais, qui s’échangent désormais sur les marchés secondaires avec des décotes pouvant atteindre 49 %. Cette dégradation brutale de la perception du risque souverain sénégalais réduit considérablement la capacité du pays à se refinancer à des conditions soutenables. Dans le même temps, les perspectives de levées de fonds sur le marché régional de l’UEMOA sont jugées « hautement irréalistes », en raison de la saturation du marché et de la concurrence accrue entre États fortement endettés.
Face à ce mur financier, Seydina Alioune Ndiaye est catégorique : la restructuration de la dette n’est plus une option politique, mais une nécessité de survie économique. Sans action rapide et coordonnée, le risque d’un défaut technique de paiement devient, selon lui, « extrêmement élevé ». Il met en garde contre un scénario à la libanaise, rappelant l’effondrement monétaire et la crise bancaire qui ont frappé le Liban en 2020, avec des conséquences sociales et économiques durables.
Pour éviter un tel chaos, l’économiste propose une feuille de route inspirée de l’expérience ghanéenne, considérée comme un succès relatif en matière de gestion de crise. Il recommande d’engager une restructuration en profondeur de la dette commerciale, estimée à environ 10 000 milliards de francs CFA. Cette opération devrait inclure une réduction de la valeur nominale, avec un « haircut » compris entre 50 et 60 %, accompagnée d’un allongement significatif des maturités de remboursement. Une telle approche permettrait de desserrer l’étau financier à court terme.
Il plaide également pour la transformation de la dette bancaire domestique en obligations de très long terme à taux d’intérêt réduits, afin de préserver la capacité de financement de l’économie locale et d’éviter une asphyxie du secteur bancaire. Enfin, Seydina Alioune Ndiaye insiste sur la nécessité de conclure en urgence un nouveau programme avec le FMI, d’un montant compris entre 2 et 3 milliards de dollars. Un tel accord serait crucial pour restaurer la confiance des partenaires internationaux, notamment le Club de Paris et la Chine, et pour coordonner les efforts d’allègement de la dette.
Malgré la gravité du diagnostic, l’expert estime qu’une issue reste possible. Selon lui, une restructuration réussie permettrait de ramener le taux d’intérêt moyen de la dette de 8,47 % à environ 6 %, générant ainsi une économie annuelle estimée à 250 milliards de francs CFA. Cette marge de manœuvre budgétaire offrirait au Sénégal le temps nécessaire pour stabiliser ses finances publiques et préparer une reprise progressive, avant de bénéficier pleinement des revenus attendus de l’exploitation du pétrole et du gaz.