ENQUÊTE
ENQUÊTE / IVG ILLÉGALES – « SUTURA » FATAL : Les pilules abortives se vendent comme de petits pains à Dakar
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par
Le Dakarois
Après quatre mois d’investigation de terrain, cette enquête révèle une réalité longtemps passée sous silence. À Dakar, capitale du Sénégal, dans ses ruelles animées comme dans ses habitations discrètes, des jeunes filles et des femmes, victimes de viol, d’inceste ou de détresse sociale, se confrontent aux dangers des interruptions volontaires de grossesse (IVG) illégales tandis qu’une législation rigide reste en place. Le « sutura », pudeur et / ou silence imposé(e) par la société, étouffe leurs souffrances, révélant l’urgence de prendre des mesures afin de protéger celles qui sont laissées pour compte.
Au Sénégal, des milliers de femmes et de jeunes filles vivent, chaque année, une épreuve silencieuse, parfois au prix de leur vie. Derrière les murs des maisons familiales, dans les couloirs étroits des marchés clandestins ou encore à travers des réseaux de santé informels, l’avortement illégal s’impose comme une réalité à laquelle la société ferme souvent les yeux.
Le rapport Double peine : les survivantes de viol et d’inceste contraintes de poursuivre leur grossesse au Sénégal, publié en janvier 2025 par la Fédération Internationale des Droits Humains (FIDH) en partenariat avec la Ligue Sénégalaise des Droits Humains (LSDH), l’Organisation Nationale des Droits de l’Homme du Sénégal (ONDH), la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO) et l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS), estime que plus de trente mille (30 000) avortements illégaux sont pratiqués chaque année dans le pays. Ce chiffre vertigineux démontre à suffisance un phénomène qui tue en silence.
Tout ceci dans un paradoxe saisissant. Bien que le Sénégal ait ratifié le Protocole de Maputo en 2004, qui prévoit l’accès à l’avortement médicalisé dans des cas précis (viol, inceste, danger pour la santé de la mère), le Code pénal national – notamment ses articles 305 et 305 bis – demeure inflexible, ne l’autorisant qu’en cas de péril vital pour la mère. Aujourd’hui cette loi, en décalage avec les réalités sociales et sanitaires, pousse des femmes vers la clandestinité.
« APPEL À LA 15ᵉ LÉGISLATURE POUR QU’ELLE ADOPTE UNE LOI ALIGNANT LE CODE PÉNAL AU PROTOCOLE DE MAPUTO »

Dans un contexte où l’avortement reste un sujet sensible et largement tabou au Sénégal, Seynabou Diop et Dieynaba Diémé, membres de la Task Force pour l’accès à l’avortement en cas de viol ou d’inceste, lancent un appel pressant aux autorités pour que le Sénégal respecte ses engagements internationaux.
Seynabou Diop, juriste de formation et coordinatrice du Réseau des Jeunes Ambassadeurs, rappelle que la ratification du Protocole de Maputo en 2004 impose une obligation légale. « Selon l’article 88 de la Constitution, les traités ratifiés priment sur les lois nationales. Cela inclut le Protocole de Maputo, qui prime sur notre Code pénal, notamment les articles 305 et 305-bis, qui interdisent l’avortement », affirme-t-elle.
Afin de lever le conflit entre le droit interne et la ratification de ce traité, elle propose un encadrement strict de l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste :
• Maintenir l’interdiction générale de l’avortement, afin de préserver le cadre légal existant ;
• Réformer les articles 305 et 305-bis pour autoriser l’avortement pour les victimes de viol ou d’inceste ;
• Prendre en compte le stade de la grossesse, en particulier avant les cent vingt (120) jours de gestation, conformément à certaines interprétations religieuses et aux sensibilités culturelles ;
• Garantir le consentement éclairé de la victime, tout en s’assurant qu’une décision judiciaire confirme le caractère du viol ou de l’inceste.
Seynabou Diop justifie les principaux obstacles à la mise en œuvre effective du Protocole par « le manque de volonté politique, les considérations religieuses et la stigmatisation sociale empêchent l’application de ces droits ». Elle considère, dès lors, qu’« enfermer une victime de viol ou d’inceste enceinte constitue, à [ses] yeux, une des injustices des plus graves. »
De son côté, Dieynaba Diémé, juriste, membre de Wildaf Sénégal et militante féministe, précise : « toutes les violations des droits des femmes sont préoccupantes. Mais, les cas de victimes de viol ou d’inceste contraintes de porter l’enfant de leur agresseur, notamment lorsqu’il s’agit de mineures, sont particulièrement révoltants. »
Elle pointe du doigt également les pratiques abusives de certains personnels de santé qui refusent les soins post-avortement, malgré l’obligation légale. « Ce refus constitue une violation des droits des patientes. Certains soignants signalent les victimes par crainte d’être poursuivis ; ce qui les expose à l’incarcération. La pratique correcte consiste à traiter d’abord, documenter les soins et ne pas envoyer la patiente en prison », affirme-t-elle.
Ainsi, les deux juristes appellent-elles le Gouvernement et les parlementaires à agir sans délai. « Nous lançons un appel à la 15ᵉ législature pour qu’elle adopte une loi alignant le Code pénal au Protocole de Maputo. Ne pas le faire revient à violer la Constitution », insiste Diémé Dieynaba. Cette dernière plaide pour une mobilisation collective, incluant leaders religieux, autorités communautaires et journalistes afin de convaincre l’État de protéger les victimes.
Seynabou Diop et Dieynaba Diémé trouvent que si certaines victimes de viol ou d’inceste souhaitent poursuivre leur grossesse – et c’est leur droit -, il faut, pour celles qui demandent l’avortement, leur garantir un processus légal, sûr et respectueux, conforme au Protocole de Maputo et à la Constitution.
« JE N’AVAIS PAS LE CHOIX », TÉMOIGNE UNE SURVIVANTE

Zeyna*, 16 ans, au moment des faits, il y a trois ans, issue d’un milieu très religieux, raconte dans le détail sa détresse. Un retard de règles de deux semaines, un test positif et l’abandon l’ont poussée à commettre une interruption volontaire de grossesse (IVG), à l’abri des regards. À l’époque, souffle-t-elle, son petit ami, majeur, plus âgé qu’elle, a nié toute responsabilité.
Guidée par une amie, elle se rend chez un intermédiaire, quelqu’un du corps médical, qui lui remet un médicament dont le nom ne sera pas mentionné ici. Se replongeant dans le passé, elle nous raconte. « Selon les instructions, que j’ai appliquées à la lettre. Je devais prendre quatre comprimés. Pendant six jours, d’après elle, elle endure douleurs abdominales et saignements abondants. Pour soulager sa peine, elle affirme avoir prix une décoctions
traditionnelle faite à base de « quatre côtés » pour « nettoyer » son utérus.
« Je n’avais pas le choix, explique-t-elle. Si j’avais parlé à mes parents, je les aurais déshonorés. Si je n’avais pas agi, j’aurais été exposée à la honte et à la stigmatisation familiale. » assure Zeyna*.
DANGERS LIÉS À L’AVORTEMENT ILLÉGAL

Lors de notre enquête, nous avons tenté de rencontrer des gynécologues afin de mieux comprendre les risques liés aux IVG pratiquées dans des conditions clandestines. Mais, tous ont décliné nos sollicitations, invoquant la sensibilité du sujet.
Face à ce silence médical, nous nous sommes tournés vers Aïssatou Lindor Ndiaye, sage-femme au Centre de santé de Foundiougne, dans la région de Fatick. Avec calme et rigueur, elle accepte de partager son expérience, exposant la réalité des complications et des risques encourus par les femmes qui ont recours à ces pratiques illégales.
« Les complications que nous observons le plus souvent sont les perforations utérines, les hémorragies pouvant provoquer une anémie sévère, ainsi que les infections génitales, parfois évoluant vers un choc septique », raconte-t-elle. À long terme, prévient-elle, certaines femmes deviennent stériles, perdant définitivement la possibilité d’avoir des enfants et dans des cas extrêmes, la mort peut survenir.
Concernant les dangers immédiats, elle confirme que ce sont principalement les hémorragies et les infections qui mettent la vie des patientes en péril.
S’agissant des soins à prodiguer, elle estime que cela dépend de l’état clinique.
Lorsque nous lui demandons si elle a déjà dû dénoncer des patientes après avoir prodigué des soins post-avortement, elle répond : « chaque structure a sa manière de fonctionner, précise-t-elle. Ici, nous informons nos supérieurs lorsqu’un cas se présente. Nous n’avons pas le droit de dénoncer les patientes selon les normes en vigueur. Cela relève exclusivement des médecins. Notre rôle se limite à prodiguer les soins nécessaires. »
IMMERSION DANS UNE ÉCONOMIE NOIRE

Pour comprendre comment des jeunes filles et des femmes se procurent des pilules abortives dans la clandestinité, nous avons infiltré un marché noir de médicaments à Dakar, situé dans une rue bruyante, assaillie par le va‑et‑vient des passants et le vacarme des véhicules. Vêtue d’un jean et d’un tee‑shirt noir, j’avais loué les services d’un « faux petit ami » afin de d’éviter de réveiller tout soupçon.
Nous avons marché, main dans la main, pour donner l’apparence d’un véritable couple. À peine étions‑nous entrés dans la ruelle qu’un quinquagénaire s’est approché, prompt et circonspect. Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’un trafiquant. « Vous avez besoin de quelque chose ? » nous a‑t‑il demandé.
Mon « faux petit ami » a répondu d’un ton hésitant que nous cherchions de l’aide. Le trafiquant, sur un ton à la fois pressant et rassurant, nous a invité à parler sans réserve : « ici, vous pouvez dire ce que vous voulez en toute discrétion. » Lorsque nous lui avons expliqué que je porte une grossesse qui ne date que de deux semaines, il a accueilli l’information avec un naturel presque glaçant. « Dans ce marché, vous pouvez avoir ce que vous désirez. Ce n’est absolument rien. Attendez-moi et je vais vous chercher ce dont vous avez besoin. »
Après être revenu quelques minutes après, il revient avec une boîte. « Le médicament agit jusqu’à trois mois. Après trois mois de grossesse, je ne le vends pas. » Il a ensuite détaillé, d’une manière presque professionnelle, tel un médecin, le mode d’administration – deux comprimés à dissoudre sous la langue, puis deux autres à introduire profondément dans les parties intimes.
Face à ma simulation de panique et de pleurs, il s’est montré d’un rare réconfort. « Ce sont surtout des élèves et des étudiantes très jeunes qui viennent acheter cela chez moi. Tu n’as pas à avoir peur. », me rassure-t-il. Après un marchandage expéditif, le prix a été fixé : 20 000 francs CFA.
La scène, banale dans son déroulé, révèle combien ce commerce illégal est à la fois structuré et dédramatisé. Il est d’autant plus troublant qu’un trafic pareil puisse se tenir si ouvertement, quasiment sous le nez des autorités sénégalaises, sans que des mesures visibles semblent être prises pour l’endiguer.
« J’AI ÉTÉ LIBÉRÉ SANS JUGEMENT »

Nous avons également rencontré Abdou*, médecin incarcéré huit mois pour pratique illégale de l’avortement. Dans un appartement discret, il raconte : « une jeune fille du quartier est venue avec de fortes douleurs abdominales. Nous lui avons prodigué un traitement classique. Après l’injection, le col s’est ouvert et le fœtus est sorti. »
Médecin dans une structure sanitaire de la banlieue dakaroise, à l’époque, il assure qu’il ignorait tout de l’avortement clandestin pratiqué en amont pratiqué par la patiente. Pourtant, à l’en croire, il s’est retrouvé accusé de complicité. « Quand je me suis rendu compte que les choses se compliquaient, j’ai signé une référence médicale pour qu’elle soit prise en charge ailleurs, dans un hôpital. Arrivée là-bas, après une échographie, qui a révélé qu’elle était enceinte de douze semaines, elle a dit que j’étais celui qui l’avait aidée. C’est ainsi que je me suis retrouvé en prison. Un beau jour, j’ai été libéré, sous contrôle judiciaire, sans jugement ».
Marqué par cette expérience, il confie avoir radicalement changé son comportement. « J’ai réduit de moitié l’aide que je prodigue. Dans notre société, les gens cachent la vérité et vous exposent aux conséquences. », avoue Dr Abdou*
DÉBAT ENTRE LES DOCTRINES ISLAMIQUES

Alors que la majorité des imams s’oppose à toute interruption volontaire de grossesse, une minorité appelle à la tolérance dans des cas extrêmes, tels que le viol ou l’inceste.
Cette majorité est représentée dans cette investigation par l’Imam El Hadji Cissé, directeur de l’Institut Sabilu Salam Fi Ibaka’il Maqam, une école coranique moderne qui initie les enfants à l’étude du Saint Coran, tout en intégrant le français et l’anglais dans le cursus. Selon lui, l’Islam s’interdit l’avortement à tout stade de la grossesse. « Ceux qui suivent l’école de l’Imam Malik s’accordent à dire que l’avortement est haram, que la grossesse ait dépassé ou non 40 jours. Dès la conception, un être humain se forme et tuer cet être est prohibé en Islam. », explique-t-il.
Il rappelle que les écoles des Imams Al-Shafî’i, Hanbali et Abu Hanifah partagent cette position, même si quelques courants autorisent l’avortement avant 40 jours, comparant la situation à l’évacuation d’un abcès. L’Imam Cissé cite également un hadith transmis par Ibn Abbas : le fœtus se développe dans l’utérus tous les 40 jours, jusqu’au 120ᵉ jour, moment où les membres sont entièrement formés. « À partir du 40ᵉ jour, la formation humaine est déjà engagée. L’interruption volontaire devient alors un acte de mise à mort. », poursuit-il.
Cependant, il nuance : lorsque la vie de la mère est menacée, l’avortement est permis, à l’instar d’une amputation nécessaire pour sauver le corps.
Ainsi, d’après lui, la position malikite reste-t-elle majoritaire au Sénégal, et la plupart des savants de cette école, à l’instar de l’Imam Ghazali, considèrent l’avortement comme interdit à tout stade.
À l’inverse, une minorité d’imams adopte une approche plus permissive dans des situations particulières. Imam Chérif Diop, enseignant d’arabe à l’Institut Africain de Management (IAM) et membre du Réseau Islam et Population, défend le recours à l’avortement médicalisé dans les cas de viol et d’inceste.
Il se fonde sur le Coran et la Sunnah pour justifier sa position. Selon lui, l’âme n’est insufflée dans le fœtus qu’au 120ᵉ jour, comme le précisent le Coran (Sourate 23, « Les Croyants », versets 12-14) et le hadith du Prophète Muhammad (Paix et Bénédictions sur Lui) : « quand Dieu vous a créés, Il vous a placés dans le ventre de votre mère comme une goutte de sperme. Cette étape dure 40 jours. Ensuite, pendant la même durée, elle devient un caillot. Puis pendant la même durée encore, elle devient une masse de chair. Immédiatement après, Dieu envoie un ange qui y insuffle l’âme. »
Dès lors, interrompre une grossesse avant que l’âme ne soit insufflée n’est pas considéré comme un meurtre, mais comme l’interruption d’un processus dans des cas précis. L’Imam Diop insiste : « entre deux maux, le moindre doit être choisi. L’avortement médicalisé est permis dans ces situations extrêmes pour protéger la victime et prévenir le mal. » se justifie-t-il.
Du fait de cette position, Imam Diop fait face à des critiques et à des pressions au sein de la communauté religieuse. Certains imams l’accusent de défendre une position contraire à la tradition ou d’agir sous influence étrangère. Toutefois, selon lui, il s’agit avant tout de protéger la société et d’appliquer l’Islam de manière proactive, en anticipant les situations de danger et de traumatisme pour les victimes. « Imaginez un enfant né d’un inceste paternel. Imaginez cet enfant ! Son père est aussi son grand-père. Nous vivons au XXIᵉ siècle et plus rien ne peut être caché aux enfants. Un jour, si cet enfant demande qui est son père, que devrait-on lui répondre ? », s’interroge-t-il, de manière alarmiste.
« LA VIE SE PROTÈGE À CHAQUE ÉTAPE DU PROCESSUS », DIXIT LE PÈRE PASCAL FAYE

Au Sénégal, où la population est majoritairement musulmane (93,8%), les chrétiens représentent environ 4,3%, selon les dernières données publiques et complètes de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), publiées lors du Recensement de la population et de l’habitat de 1988, d’après Africa Check. C’est dans ce contexte que nous avons rencontré le Père Pascal Faye, curé de la Paroisse Marie Immaculée Mère de Dieu aux Parcelles Assainies de Dakar, afin de recueillir la position de l’Église catholique sur l’avortement.
Pour l’Église, le principe ne souffre d’aucune ambiguïté : la vie doit être protégée en tout temps, de la conception à la fin naturelle. Le Père Pascal Faye rappelle à cet égard les textes fondamentaux du magistère, notamment Humanae Vitae et Evangelium Vitae, qui érigent la sauvegarde de la vie humaine en valeur cardinale. « La vie ne se protège pas seulement à la naissance : elle doit l’être à chaque étape de son processus », insiste-t-il.
Néanmoins, le prêtre concède que certaines situations exigent discernement, en particulier lorsque la vie de la mère est directement menacée. « Lorsque la vie est réellement en danger, l’Église accompagne la victime et peut admettre une interruption médicale de grossesse », affirme-t-il, avant de préciser avec fermeté : « il convient toutefois de rappeler que l’avortement, en soi, demeure un homicide. »
En conclusion, le Père Pascal Faye a réaffirmé avec gravité que l’avortement ne saurait, en aucun cas, être encouragé même en cas de viol ou d’inceste, par l’Église.
« CERTAINES, APRÈS AVOIR ACCOUCHÉ, ESSAIENT DE FAIRE PASSER LEUR BÉBÉ PAR LA FENÊTRE »

« Parfois, on dit que ça n’existe pas, que ce ne sont que des faits divers… Mais ça existe ! » C’est avec cette phrase que Béatrice Yolande Badiane, directrice du centre Kayam Sénégal, résume la réalité des femmes et filles qu’elle accueille chaque jour.
Dans l’une des chambres du centre, les traces des traumatismes sont palpables. Les armoires, rafistolées à plusieurs reprises après les crises de certaines pensionnaires, portent encore les stigmates de la détresse vécue. Les lits superposés sont entourés de sacs contenant les affaires personnelles des résidentes et l’espace reflète l’intensité des vies brisées qui s’y croisent. « Parfois, elles frappent ; d’où les armoires détériorées. Quand elles n’en peuvent plus, elles crient qu’elles veulent partir, qu’elles veulent se suicider. Certaines, après avoir accouché, essaient même de faire passer leur bébé par la fenêtre. Et moi, en pleine nuit, je dois quitter mon domicile pour leur apporter une assistance psychologique, les soutenir, les aider à traverser ces moments. Ce n’est pas évident », dit Mme Badiane, consultante internationale en genre et équité.
Elle évoque également des situations d’une violence inouïe : « j’ai vu des filles abusées par leur père dès l’âge de 5 ans. Dans certains cas, le père couchait avec la mère et la fille dans la même chambre. Beaucoup disent que cela n’existe pas, que ce sont des faits divers. Mais c’est une réalité, parce que nous sommes sur le terrain, nous les accueillons et les accompagnons. »
Pour ces victimes, souvent traumatisées par le viol et l’inceste, un suivi psychologique rigoureux est assuré par un médecin psychiatre de l’établissement pendant toute la durée de leur séjour, qui varie de trois à six mois. Ensuite, elles sont redéployées dans d’autres structures spécialisées ou réintégrées auprès de leur famille.
La vie à Kayam Sénégal suit un rythme strict. Les journées commencent à 5 heures du matin par la prière, selon la confession religieuse de chacune. Ensuite, les pensionnaires prennent soin de leur hygiène et participent aux activités quotidiennes. Elles ne quittent pas le centre, la plupart ayant une procédure judiciaire en cours. Certains de leurs bourreaux, parfois des membres de la famille proche comme le père, sont incarcérés.
Les jeunes filles et femmes sont alors initiées à diverses activités éducatives et pratiques, telles que la transformation de produits locaux, la couture ou la fabrication artisanale de sacs. « Ces routines les aident à maintenir de bonnes habitudes et préparent leur réinsertion familiale », précise Mme Badiane.
Le centre Kayam Sénégal n’accueille pas uniquement des Sénégalaises ou des victimes de violences sexuelles. La fondatrice, Yacine Diouf, fille de l’ancien président de la République, Abdou Diouf, ouvre également ses portes à des garçons jusqu’à l’âge de 12 ans et à des femmes victimes de toutes formes de violence, quelle que soit leur nationalité. Lors de notre visite, nous avons rencontré une Libérienne et une Sierra-Léonaise.
Le centre dispose de trente (30) couchages, parfois portés à trente-cinq (35) en période de forte affluence. Il arrive, par ailleurs, que des femmes viennent avec quatre, voire cinq enfants.
UNE RÉALITÉ TUE QUI TUE

Cette enquête révèle un constat implacable : le verrouillage légal n’empêche pas l’existence de conditions clandestines dont leurs conséquences peuvent être mortelles pour les femmes et les jeunes filles. Le Protocole de Maputo, ratifié par le Sénégal en 2004 pour garantir l’accès à l’vortement en cas de viol ou d’inceste, demeure inexécuté, laissant des vies détruites. Cette tragédie est amplifiée par le poids du « sutura », qui impose discrétion, pudeur ou dignité, et contribue à étouffer le débat, à dissimuler les souffrances et à laisser les victimes isolées face à leur peine.
En 2024, d’après la Fédération Internationale des Droits Humains (FIDH), 11 % de la population carcérale féminine est incarcérée pour des faits liés à l’avortement ou à l’infanticide. Ce qui en fait la deuxième cause d’emprisonnement des femmes et des filles au Sénégal.
Par ailleurs, s’agissant des violences sexuelles, l’Association des juristes sénégalaises (AJS) a recensé en 2022, sur un total de 331 victimes de viols, que 43 % avaient entre 4 et 14 ans. Entre 2016 et 2017, le Centre de guidance infantile et familiale de Dakar a enregistré 97 cas de viols ayant entraîné une grossesse, avec une moyenne d’âge de 11 ans, exclusivement dans la région de Dakar.
Face à ce constat alarmant, il apparaît indispensable que des solutions concrètes soient rapidement mises en œuvre pour protéger la vie de nos filles et de nos femmes. D’autant plus que, dernièrement, à la tribune des Nations Unies, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a indiqué : « la lutte contre les violences et les discriminations demeure un combat permanent, qui engage États, citoyens et leaders ». Lors de la réunion marquant le 30ᵉ anniversaire de la Conférence mondiale sur les femmes (Beijing+30), dans une déclaration empreinte de solennité, il a réaffirmé l’engagement constant du Sénégal en faveur de l’égalité entre les sexes et de l’autonomisation des femmes et des filles. Au monde, le chef de l’État a rappelé qu’aucune société ne peut véritablement se développer en laissant ses femmes et ses filles à l’écart.
*Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés pour préserver l’anonymat
Penda THIAM
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