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LE QUATRIÈME POUVOIR EN PÉRIL

Enquête sur les maux silencieux qui asphyxient la presse sénégalaise

Longtemps saluée comme l’un des paysages médiatiques les plus dynamiques et pluralistes d’Afrique de l’Ouest, la presse sénégalaise traverse aujourd’hui une tempête sans précédent. Jadis pilier incontestable de la démocratie et sentinelle des libertés, le « quatrième pouvoir » national vacille sous le poids de crises multiples. Qu’elles soient d’ordre financier, politique, éthique ou sécuritaire, ces difficultés ne constituent plus de simples incidents de parcours, mais les symptômes d’un mal structurel profond qui gangrène la profession.

Le signal d’alarme est d’ailleurs international. Dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF), le Sénégal a enregistré une chute significative, passant de la 49e place en 2021 à la 94e place. Dès lors, une question cruciale se pose : quels sont les principaux maux qui étouffent aujourd’hui le journalisme au Sénégal et comment menacent-ils l’équilibre même de la société ?

L’asphyxie économique et la précarité sociale

Au cœur des crises qui secouent la presse sénégalaise se trouve une équation financière devenue presque impossible à résoudre. Aujourd’hui, la viabilité économique des médias est lourdement compromise par une dépendance excessive aux subventions publiques et par des pressions fiscales asphyxiantes, marquées notamment par des blocages de comptes bancaires ayant conduit plusieurs entreprises historiques au bord de la faillite.

Cette fragilité financière se répercute de plein fouet sur les conditions de vie des professionnels de l’information. Entre salaires dérisoires, absence de contrats de travail et arriérés de paiement chroniques, le journaliste sénégalais exerce trop souvent dans une précarité extrême.

Témoignage de Moussa Diagne, reporter dans un quotidien privé à Dakar :

« Cela fait quatre mois que je n’ai pas reçu mon salaire complet. Pour me rendre à la rédaction, je dois parfois emprunter l’argent du transport à des proches. Comment voulez-vous que l’on reste concentré sur l’investigation ou que l’on refuse certaines faveurs quand on ne sait pas si l’on pourra nourrir sa famille le soir ? La précarité est le premier ennemi de notre indépendance. »

Ce climat d’insécurité sociale fragilise l’indépendance des rédactions et ouvre la porte à des dérives éthiques, transformant parfois la quête de l’information en une simple lutte pour la survie quotidienne.

La polarisation politique et le piège de la partisanerie

Au-delà de sa fragilité financière, le paysage médiatique sénégalais souffre d’une polarisation politique croissante qui menace son rôle de contre-pouvoir. De nombreux organes de presse sont aujourd’hui détenus par des acteurs politiques ou des hommes d’affaires proches de certains camps, transformant l’information en outil d’influence ou de propagande.

Cette mainmise idéologique tend à diviser le secteur entre médias perçus comme favorables au pouvoir et ceux considérés comme proches de l’opposition, au détriment d’un traitement de l’actualité équilibré, rigoureux et vérifié.

Témoignage de Fatou Diaw, ancienne secrétaire de rédaction :

« Dans mon ancien média, la ligne éditoriale ne changeait pas en fonction des faits, mais des intérêts politiques du propriétaire. Si une information dérangeait ses alliés, elle était écartée. Si elle affaiblissait ses adversaires, elle faisait la Une, parfois sans vérification suffisante. Le public n’est pas dupe ; il constate lui-même l’appauvrissement du débat. »

Pris en étau dans ces logiques de positionnement, les citoyens perdent progressivement confiance en une presse qui peine à s’affranchir des intérêts partisans pour servir pleinement l’intérêt général.

La dérive éthique et le déficit de crédibilité

Ce double piège économique et politique a fini par altérer l’ADN même du journalisme sénégalais : son éthique.

La précarité des reporters a favorisé l’émergence du « journalisme alimentaire », où la recherche de la vérité peut parfois céder la place à la perception de perdiems ou de frais de couverture versés par les organisateurs d’événements.

À cela s’ajoute la révolution numérique qui, faute d’une régulation efficace, a transformé la course à l’audience en terrain fertile pour le sensationnalisme, la désinformation, les fausses nouvelles et les atteintes à la vie privée.

L’accès insuffisamment réglementé à la profession permet également à des chroniqueurs ou animateurs dépourvus de formation déontologique d’occuper une place importante dans l’espace médiatique. Ce manque de rigueur alimente une profonde crise de confiance entre les médias et le public, qui peine désormais à distinguer l’information vérifiée du divertissement ou de la manipulation.

Les atteintes à la liberté de la presse et les pressions sécuritaires

L’exercice du métier de journaliste au Sénégal se heurte de plus en plus à des obstacles sécuritaires et judiciaires préoccupants. Les convocations répétées, les gardes à vue et les poursuites engagées contre certains professionnels pour des motifs tels que la diffusion de fausses nouvelles ou l’atteinte à la sûreté de l’État contribuent à instaurer un climat de crainte et d’autocensure au sein des rédactions.

À ces pressions directes s’ajoutent des mesures administratives parfois controversées, telles que les suspensions temporaires de diffusion visant certains médias critiques ou les restrictions de l’accès à Internet mobile durant les périodes de fortes tensions politiques.

Ces pratiques, devenues de moins en moins exceptionnelles, ternissent l’image démocratique du pays et rappellent la fragilité d’un droit fondamental : celui d’informer librement sans craindre de représailles.

Pour un sursaut salvateur de la presse sénégalaise

En définitive, la presse sénégalaise se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, étouffée par des difficultés économiques persistantes, instrumentalisée par les rivalités politiques et fragilisée par des dérives déontologiques ainsi que par des pressions sécuritaires.

Pour que le « quatrième pouvoir » retrouve ses lettres de noblesse, un sursaut collectif s’impose. Cela passe par l’application rigoureuse du Code de la presse afin d’assainir l’accès à la profession, notamment à travers une délivrance plus stricte de la carte nationale de presse. Une réforme des modèles économiques des médias apparaît également indispensable afin de garantir leur indépendance financière.

Enfin, le renforcement des prérogatives du Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie (CORED) pourrait contribuer à restaurer la crédibilité des rédactions.

Sauver la presse ne consiste pas seulement à défendre une corporation : il s’agit avant tout de préserver l’un des piliers essentiels de la démocratie sénégalaise.

Aly Saleh


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