L’opération « coup de poing » menée par l’Agence américaine de l’immigration et des douanes (ICE) sur la célèbre Canal Street de New York, le 22 octobre, continue de susciter une vive controverse. Si l’objectif officiel était la répression de la « vente de contrefaçons et d’activités criminelles », c’est la diffusion publique, par l’ICE, des photos d’identité et des informations personnelles des neuf personnes arrêtées — dont cinq ressortissants sénégalais — qui a déclenché une vague d’indignation et relancé le débat sur le traitement des immigrés aux États-Unis.
Soutenue par la police locale, l’agence fédérale a affirmé avoir ciblé un réseau d’activités illégales opérant sur Canal Street, haut lieu du commerce new-yorkais. Dans son communiqué officiel, relayé par Les Échos, l’ICE a précisé que les neuf interpellés étaient en situation irrégulière sur le territoire américain. Parmi eux figurent cinq Sénégalais, dont les noms, photos et prétendus antécédents judiciaires ont été rendus publics sur les comptes officiels de l’agence.
Selon les détails communiqués, Muhammad Ndiaye, arrivé initialement aux États-Unis en 1995 avec un visa touristique B2, est présenté comme récidiviste et soupçonné d’une longue liste d’infractions présumées, allant des violences conjugales au cambriolage, en passant par la contrefaçon et la vente de substances réglementées. Idy Sarr, visé par une ordonnance d’expulsion depuis 2010, aurait été arrêté pour possession de faux documents, contrefaçon et détention de drogue avec intention de vendre. Serigne Diop, entré illégalement par la frontière Sud-Ouest en 2024, est accusé d’avoir pris part à un réseau de vente de produits contrefaits et de falsification de documents commerciaux. Modou Mboup, identifié comme membre d’une caravane de migrants ayant traversé le Mexique en 2023, est soupçonné d’implication dans un trafic de substances illicites et de violences contre les forces de l’ordre. Enfin, Alioune Sy, entré légalement en mai 2023 avec un visa touristique non renouvelé, aurait participé à la vente de produits contrefaits sur Canal Street.
Dans son communiqué, l’ICE a qualifié les personnes arrêtées de « criminels étrangers dangereux », un terme qui, selon de nombreux observateurs, renforce la confusion entre immigration et criminalité dans le discours public américain. Mais au-delà de la rhétorique sécuritaire, c’est la méthode de communication de l’agence qui alarme les défenseurs des droits humains. La publication des noms, visages et détails personnels de ressortissants étrangers n’ayant pas encore été jugés est jugée « rarissime » et contraire aux principes fondamentaux de la présomption d’innocence.
De nombreuses organisations de défense des droits civiques dénoncent une dérive politique et une instrumentalisation médiatique de l’immigration. Pour elles, l’ICE cherche avant tout à frapper les esprits en exposant publiquement des personnes vulnérables, souvent sans garanties procédurales. L’initiative a également suscité une vague de réactions xénophobes sur les réseaux sociaux, où les publications de l’agence ont été massivement relayées et commentées, souvent avec des propos haineux.
L’administration américaine justifie pour sa part cette approche par une politique de « transparence et de fermeté ». Tricia McLaughlin, secrétaire adjointe de l’ICE, a assumé la dimension politique de l’opération, déclarant : « Sous la présidence Trump et la secrétaire Noem, les étrangers en situation irrégulière criminels ne sont pas les bienvenus aux États-Unis. » Une déclaration qui confirme, pour beaucoup, le retour d’une ligne dure sur l’immigration, où communication sécuritaire et stigmatisation des migrants vont de pair.
Pour les défenseurs des droits humains, cette stratégie de désignation nominale et d’exposition publique marque un tournant inquiétant. Ils y voient une atteinte à la dignité et aux droits fondamentaux des personnes concernées, et une manière d’alimenter la peur de l’étranger à des fins politiques. En rendant publiques les identités de migrants non encore jugés, l’ICE franchit, selon eux, une ligne rouge qui brouille les frontières entre justice et propagande sécuritaire.
L’affaire, désormais très médiatisée, illustre une nouvelle fois les tensions qui traversent la société américaine autour de la question migratoire. Entre volonté affichée de fermeté et dérives accusées d’inhumanité, la politique migratoire américaine semble de plus en plus dictée par la mise en scène de la répression, au détriment du respect des droits et de la présomption d’innocence.