La région de Kolda, au sud du Sénégal, fait face à une situation alarmante sur le plan de la santé mentale. Selon les résultats de l’enquête STEPS 2024 sur les maladies non transmissibles, 43,2 % des habitants souffrent de dépression, tandis que plus de 16 % reconnaissent avoir eu des pensées suicidaires. Ces chiffres, déjà préoccupants, dépassent largement les moyennes nationales qui s’établissent respectivement à 36,6 % et 13 %.
Ces données ont été rendues publiques le 26 octobre, lors d’un Comité régional de développement (CRD) tenu à Kolda et consacré exclusivement à la problématique de la santé mentale. Présidant la rencontre, le gouverneur adjoint de la région a exprimé son inquiétude face à ces statistiques qui traduisent, selon lui, « une crise silencieuse qui frappe les foyers koldois ». Il a invité les autorités administratives, les collectivités territoriales, les professionnels de santé et les organisations communautaires à « unir leurs forces pour combattre ce fléau qui détruit les individus dans le silence et la honte ».
Les causes de cette détresse psychologique sont multiples et bien ancrées dans le quotidien des populations. Kolda, bien qu’elle soit une région à fort potentiel agricole, fait face à un chômage endémique, une pauvreté persistante, un accès limité aux services de base et un manque criant d’opportunités pour les jeunes. Beaucoup d’entre eux se retrouvent sans emploi, sans formation, et sans perspectives, ce qui favorise l’isolement, la perte d’estime de soi et, dans certains cas, les troubles mentaux graves.
Les problèmes familiaux, les violences domestiques, le stress lié à la précarité économique, ainsi que la migration clandestine sont également cités parmi les facteurs aggravants. Plusieurs participants au CRD ont souligné que le phénomène touche désormais toutes les couches sociales, y compris les femmes, les adolescents et les élèves.
Pour faire face à cette situation, le Réseau Jeunesse Population et Développement (RJPD) s’est engagé à jouer un rôle de premier plan. Son directeur exécutif, Maguette Thiandoum, a annoncé le lancement d’un vaste programme de sensibilisation intitulé « Sama Yoon, Sama Kaddu », qui vise à encourager la parole, la prévention et la solidarité communautaire.
« Nous voulons rompre le silence autour des troubles mentaux. À travers des campagnes de proximité, des plateformes numériques et des médias communautaires, nous allons diffuser des messages de prévention, de plaidoyer et de soutien psychologique. Il faut que les gens sachent que la dépression est une maladie, et qu’elle se soigne », a-t-il déclaré.
Mais au-delà de la sensibilisation, la question de la prise en charge médicale demeure un défi majeur. La région de Kolda ne dispose pas d’un centre psychiatrique digne de ce nom. Les patients doivent souvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres, jusqu’à Ziguinchor ou Dakar, pour bénéficier d’un suivi spécialisé. Cette situation contribue à la marginalisation et à l’abandon des personnes souffrant de troubles mentaux, souvent laissées à elles-mêmes ou enchaînées dans leurs foyers, faute d’alternatives.
Des acteurs de la société civile et des professionnels de santé ont plaidé pour la création d’un hôpital psychiatrique régional, équipé en personnel qualifié et en matériel adapté. Ils estiment qu’une telle structure permettrait de traiter efficacement les cas, de réduire les souffrances et de renforcer la prévention. « Tant qu’il n’y aura pas une politique publique forte et décentralisée sur la santé mentale, nous continuerons à voir des vies brisées par la dépression et le désespoir », a alerté un médecin psychiatre présent à la rencontre.
La crise de la santé mentale à Kolda met en lumière un problème national souvent négligé : la faible prise en compte du bien-être psychologique dans les politiques publiques. À l’heure où le Sénégal s’efforce de renforcer son système de santé, cette alerte venue du Sud rappelle l’urgence d’intégrer la santé mentale dans les priorités du développement humain, afin de donner à chaque citoyen les moyens de vivre dans la dignité, la sérénité et l’équilibre.